Témoignage de Paul Du Chaillu, 1848.

Publié le par ben

On a déja rencontré Paul Belloni du Chaillu, cet explorateur de 17 ans qui fut sans doute le premier, en 1848, à vister l'intérieur du Gabon. Il en rapporta un gros recueil de souvenirs, dont il réussit à faire un livre à succès. L'ouvrage, publié en 1863, est très précis très précis et ses descriptions botaniques et zoologiques, notamment, sont généralement exactes. Il est donc d'autant plus surprenant que, sur deux sujets, celui des gorilles et celui des Fang, il semble affabuler complètement. Voici le récit qu'il fait de sa première visite d'un village Fang dans les Monts de Cristal. 

 

 

PAUL BELLONI DU CHAILLU

        Paul Belloni Du Chaillu

http://www.erbzine.com/mag8/0872.html

 

"Le jour suivant, nous partîmes pour le village des Fans. J'allais donc avoir l'occasion d'éclaircir un fait dont  j'aimais encore à douter celui du cannibalisme de ce peuple. Ma curiosité ne fut que trop tôt satisfaite. Comme nous entrions dans le village, j'aperçus quelques vestiges de sang, qui me parurent être du sang humain mais je passai outre, persistant dans mon incrédulité. Bientôt après, nous rencontrâmes une femme et tous mes doutes furent résoluqs. Elle tenait tranquillement à la main une cuisse détachée d'un corps humain, absolument comme une ménagère apporterait du marché un gigot ou une côtelette.

 

"Quand j'eus visité la maison qui m'était destinée, on m'emmena dans le village et je vis là des traces encore plus effrayantes de cannibalisme. C'étaient des tas d'ossements humains amoncelés avec d'autres abats, des deux côtés de chaque maison."

 

Le récit de Du Chaillu est celui d'un homme du monde. Il raconte plaisamment son voyage et se ménage des effets, mêlant l'horreur et l'humour :  

 

 "Peu de temps après le coucher du soleil, tout devint calme dans le village et chacun sembla disposé à s'aller coucher. Je barricadai ma porte du mieux que je pus avec mon coffre, et, m'étendant sur l'abominable lit qu'on m'avait préparé, je plaçai mon fusil à côté de moi, tout prêt à m'en servir ; car, malgré l'amitié que mes hôtes me témoignaient, je ne pouvais m'oter de la tête, non seulement qu'ils tuaient des gens, mais aussi qu'ils les mangeaient et que quelque caprice gastronomique pouvait bien les pousser à m'avoir à dîner ou pour dîner, pendant que j'étais au milieu d'eux."

'Du Chaillu, Voyages et aventures en Afrique équatoriale, Libreville, éditions du Centre culturel français St Exupéry, Sépia, 1996, pp.149 à 152.)

 

http://www.unmondepygmee.com/xixe-1930--les-pygmees-vus-de-chez-eux---leur-redecouverte.php

 

"Ces histoires paraissent si incroyables, et même le fait d'acheter et de manger les corps des peuplades voisines, usage en vigueur chez les Fans, et qui jusqu'ici n'était établi que par ma propre déclaration, a soulevé une telle incrédulité chez les amis auxquels j'en ai fait part, que je suis heureux de me trouver à même d'évoquer un autre témoignage à l'appui du mien, celui du révérend M. Walker, [célèbre missionnaire protestant, établi à la même époque à Libreville] qui m'autorise à publier qu'il garantit la complète exactitude des deux faits rapportés ci-dessus [le premier est l'achat de cadavres de "peuplades voisines" mentionné ci-dessus et le second concerne un groupe de Fang qui aurait déterré un cadavre]"

(Op cit., p 166 note 1.)

 

Ce qui est remarquable, c'est que Du Chaillu se présente systématiquement comme incrédule, et il marque bien sa distance par rapport à la complaisance avec laquelle un lecteur européen aurait pu accepter ses histoires de cannibales. En même temps, on sent bien qu'il trahit "l'amitié que ses hôtes lui témoignaient", pour se mettre en valeur. Son humour sent assez mauvais. Mais il y a autre chose : une certaine sincérité dans sa conviction. Il soupçonne sincèrement les Fans d'anthropophagie, mais il ment plus ou moins consciemment sur les preuves de cette anthropophagie. En réalité, il n'a aucune preuve.

 

Il semble que Du Chaillu ait été abusé sous l'influence de deux facteurs : d'une part, son propre préjugé concernant l'anthropophagie des Fang (et son désir de raconter ces trop belles anecdotes croustillantes, si l'on ose dire, et tellement exotiques) ; d'autre part, il pu voir des dispositifs rituels mettant en scène des ossements humains dont il a conclu trop vite à une forme d'anthropophagie.

 

"Il est très probable que Du Chaillu a tout simplement vu un sanctuaire du ngi et même sans doute, quelques Nsekh-Byeri, au fond de cases enfumées, ces coffres en écorce remplis de crânes et surmontés d'une statuette en bois, tels qu'il y en avait dans tous les villages Fang de cette période pré-coloniale (...) Si Tessman a pu faire des clichés fort suggestifs d'énormes gisants anthropomorphes du ngi, ornés de multiples ossements humains (crânes et fémurs spécialement) entre 1907 et 1909, on imagine l'effarement du jeune Du Chaillu découvrant ce genre de dispositifs rituels Devant l'amoncellement surréaliste de ces reliques humaines, qu'a-t-il pu imaginer, sinon de terribles sacrifices humains ?" ( Jean marie Hombert et Louis Perrois, Coeur d'Afrique, gorilles, cannibales et Pygmées dans le Gabon de Paul du Chaillu, sous la direction de JM Hombert et Louis Perrois, CNRS éditions, Paris 2007, pp. pp 206-207.)87 et 88.) 

 

"L'obsession de l'anthropophagie a hanté la littérature de voyage et les récits des explorations européennes au 19e siècle  A la différence de l'Océanie, il n'est pas possible de prendre ici [ au Gabon] en compte un seul cas où l'anthropophagie aurait traité l'alter ego comme de la viande, synonyme de "gibier", remarque Mayer.

 ("Société, coutumes et rites d'autrefois : la version impressionniste de Du Chaillu", op cit, pp 87 et 88) 

 

Mais Mayer continue : " Mais il est vrai que si l'on se réfère au très officiel Livre blanc des Droits de l'Homme, édité en 2004 sous l'égide du ministère gabonais des droits de l'Homme, il n'en reste pas moins que les "crimes rituels" sont légion. Donnant rarement lieu à de véritables enquêtes criminelles, cet état de fait accrédite la version populaire d'une implication impunie des sphères du pouvoir politique. Mais, là encore, le sujet sera sans doute mieux abordé d'une manière endogène qu'exogène."

 

Publié dans sorcellerie

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Guillaume 14/12/2010 01:03



Ah voilà qui me fait plaisir, mon bon Ben.


A propos des élections en Côte d'Ivoire, sinon, il y a des réactions à Libreville ? Ou est-ce que tout le monde s'en fiche ?