Mardi 31 août 2010 2 31 /08 /Août /2010 10:48

Des statistiques de l'Eglise catholique affirment qu'entre 2000 et 2008, le nombre de baptisés africains a augmenté de 33%. J’ai écrit là-dessus, lors de la visite de Benoit XVI au Cameroun, puis, plus récemment, à propos des religions traditionnelles africaines (bwiti et ndendé), et, à nouveau, à propos de la mort d'une fille de Douala.

 

Récemment, sur son blog, ( http://laprecaritedusage.blog.lemonde.fr/2008/08/18/des-catholiques-revolutionnaires/   et  http://laprecaritedusage.blog.lemonde.fr/2010/08/17/commentaires-repeches/ ),  mon ami Guillaume a repris un de ses anciens articles dans lequel il parlait de "Catholiques révolutionnaires" pour m'interroger plus directement sur ma propre pratique du catholicisme. Une discussion s'est alors engagée sur ce thème, et, rapidement, sur le lien, à mon avis central et qui pose un vrai problème, concernant la catholicisme africain, entre sexe et religion.

 

Cette discussion a connu une fortune assez curieuse, sur le blog de Guillaume, à cause de "disparitions de commentaires qui paraissent liées à une forme de censure émanant de son hébergeur. C'est vraiment bizarre, les propos échangés ne me paraissaient pourtant pas si subversifs que ça, mais peut-être l'étaient-ils vraiment, assez du moins pour susciter la "modération" des censeurs.

 

La discussion avait débuté à props d'un article de Guillaume sur son expérience lors d'une messe catholique à laquelle il avait assisté, en touriste, à Manchester. Le curé y avait fait, lors du sermon, une sorte d'autocritique sur l'homophobie des Catholiques :

"Le sermon, il fallait l’entendre pour le croire. Le jeune prêtre qui parlait, je ne sais pas où il a été formé, bonté divine. Il fit la liste de toutes les persécutions dont les chrétiens s’étaient rendus coupables, comme si les fidèles n’en avaient jamais entendu parler : “Nous avons persécuté les hérétiques, nous avons persécuté les femmes, que nous appelions sorcières, nous avons persécuté etc., etc.; nous avons enfin persécuté les gay people(...)

"Le jeune type continuait son réquisitoire : “Je ne crois pas dans une Eglise donneuse de leçon, je ne crois pas dans une Eglise où tout le monde pense pareillement”, et au moment où je crus qu’il allait annoncer à tout ce beau monde médusé que Dieu d’existait pas, ce dont pour ma part j’ai toujours été convaincu, le voilà qui prononce les paroles salvatrices : “I believe in one holy church, apostolic and catholic.” Ah bon, j’étais rassuré. Je commençais à me demander où j’étais, moi, et s’il n’allait pas prononcer l’imprononçable, genre que les parpaillots devaient avoir le droit de gambader dans la rue librement...

"L’audience avait contracté l’habitude, au moment de prier, de se pencher en avant, le dos courbé, les mains croisées. Mais cette position était idéale pour recevoir des propositions de prières qui découlent d’une vision tragique de la vie. La messe sert un peu à cela, me semble-t-il, nous rappeler que nous sommes mortels, que les catastrophes, tout autour, sont le lot normal de la vie humaine, que la maladie et la mort nous entourent, et étreignent ceux que nous aimons. Et d’offrir des moments de silence pour méditer un peu. Ici, à Manchester, les gens se tordent les mains, se cachent la face et se courbent en quatre pour entendre des choses comme : “Prions pour le respect et la dignité des gay people, prions pour l’ouverture, pour ne pas cesser d’être ouverts, prions pour respecter les différences, pour la paix en Géorgie, pour que les Chinois reçoivent de nombreux bénéfices des événements actuels, et que les Etats trouvent une nouvelle façon de se respecter les uns les autres.

Ici, dans la cathédrale, c’est plein de vieux qui, s’ils écoutaient, seraient, au mieux, confus qu’on leur parle d’homosexualité de bon matin."
Article de Guillaume, aout 2008.

 

"Ah, qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Ce que tu décris, je le connais bien, j’allais à la Messe le dimanche matin, encore saoûl de la veille, pour entendre le curé déblatérer des lieux commune sur la tolérance, la faim dans le monde et le respect des différences.
Si on s’énerve là-dessus, ce qu’il faut incriminer, c’est alors, au choix :
-Vatican II, qui a imposé un “aggiornamento” à notre sainte mère, l’Eglise Catholique, Apostolique et Romaine, qui a alors dû se transformer en une sorte de mouvement d’animation spirituelle adapté à des sociétés démocratiques vieillissantes : cette critique t’envoie dans le camp dit “intégriste”;
-une interprètation erronnée de Vatican II, qui mène aux turpitudes modernistes, alors qu’en réalité la pensée de Paul VI était de revitaliser la pratique religieuse en la sortant du carcan ritualiste. Reste alors aux “équipes paroissiales” à inventer l’esthétique rituelle qui leur convient. Tu n’as assisté qu’à une erreur, une invention ratée. Hypothèse officielle.
Fut un temps, je penchais pour la première hypothèse. L’Eglise devait selon moi, retrouver un ritualisme dur, avec du latin et des fumées d’encens : quand les curés parlent en latin, personne ne comprend, ça leur évite d’avoir envie de raconter des conneries. On va à la messe pour du sacré, bordel, pas pour du prêchi-prêcha.
Aujourd’hui, j’ai un rapport plus distancié et plus cool. Mais il est vrai que j’ai à la fois arrêté de picoler le samedi soir et d’aller à la Messe le dimanche matin. C’est facile, d’être cool, quand on enseigne l’histoire du rock à ses enfants au lieu de communier au Saint Sacrifice. 



"Tu ne vas plus à la messe Ben ? Tu as écrit ce commentaire quand tu n’habitais pas encore en Afrique, tu dirais autre chose aujourd’hui je pense. 



"En effet, je dirais autre chose si je parvenais à “prononcer l’imprononçable”, comme tu disais. Mais on peut tourner autour. J’ai écrit là-dessus, lors de la visite de Benoit XVI au Cameroun : d'abord, on n'a pas l'impression d'avoir affaire à une religion vieillissante et déphasée, au contraire, le catholicisme est jeune et il est à mon avis un des meilleurs moyens de rencontrer l’Afrique “réelle” si elle existe.
Ensuite, il n’y a pas ce côté “idéologiquement correct” du tout, c’est beaucoup plus sobre et concentré sur des problèmes traditionnels, liés à la doctrine du Salut : comment on fait pour être sauvé quand on vit dans la merde ? Il n’y a pas de fautes de goût.
Enfin, personnellement, il y a quelque chose qui me déchire, c’est ce que j’ai essayé d’aborder en faisant l’éloge funèbre d’une fille de Douala que j’avais un peu connue, mais finalement ça reste un mystère, qu’on pourrait formuler comme le rapport entre la prostitution et la corruption, d’une part, et d’autre part la foi et une forme d’innocence morale totale. Au fond, on est au coeur du “tragique de la vie”.
Donc, finalement, je retourne dans les églises, mais seulement celles où il n’y a pas de Blancs. Je suis snob. Je pratique le catholicisme comme une forme d’ethnologie, et en même temps, je communie ou j’essaie de communier à quelque chose de difficile et de précieux qui me paraît constituer le fond de la vie religieuse africaine et sans doute humaine en général.”

Ben, Août 16, 10:58.

 

 “J’ai peut-être moins fréquenté de cathos que vous, maus j’en ai ai quand même fréquenté pas mal à une époque de ma vie et il y a en avait beaucoup, et même un nombre assez consternants, pourtant jeunes et cultivés, intelligents et ouverts, qui restaient convaincus que l’homosexualité était une maladie. ALors c’est peut-être pas si inutile de rappeler à la messe qu’il faut les respecter, non ?”

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“Moi je n’ai pas frequente plus de catholiques que toi Mart, bien au contraire. Ne dans une famille d’athees, et eleve a l’ecole laique, gratuite et republicaine, je n’ai appris ce qu’etait le catholicisme qu’au contact de Ben. Au fond, je n’ai frequente, comme catholiques, que Ben et ses superbes soeurs. (Et son frere et ses parents, non moins superbes, Dieu me preserve.) Cela ne m’a pas ebranle dans mon manque de foi, mais ca m’a ouvert un monde de reflexion et d’emotion.
Maintenant, le respect pour les homosexuels oui, mais ce n’est pas le clerge qui peut y faire grand chose. Les rituels, jamais, n’ont servi a faire avancer la cause de telle ou telle communaute (si tant est que les homosexuels forment une communaute, ce dont je doute.) Si j’en crois les ethnologues, les rituels, depuis le neolithique, sont la pour rejouer l’origine des temps et apprivoiser la mort. Les rituels ont toujours ete metaphysiques, alors quand on les voit se transformer en discours bien pensants calques sur les interviews et les talk show, les athees comme moi se desolent.”

Rédigé par Guillaume, Août 16, 3:28 PM.

 

J’ai bien peur que le contact de Ben et de ses superbes soeurs (que Dieu les oblitère) ne soit celui d’un catholicisme quelque peu déviant.
En ce qui concerne l’homosexualité, je ne pense pas que le christianisme en général soit plus homophobe que quelque autre religion. En général, il y a un lien entre le sexe et la religion qui est toujours compliqué. les pratiques sexuelles font toujours l’objet d’une codification culturelle intense et pas toujours sympathique, dans toutes les civilisations.
Par exemple, en Afrique, on a l’excision, qui montre un rapport à la sexualité qui est out sauf simple et n’a aucun lien avec le christianisme, ni avec l’islam. Au fond, on pourrait peut-être dire qu’aucune culture -même la culture africaine, qui paraît pourtant, de l’extérieur, fort libérée- ne peut tolèrer que les gens baisent tranquille.
D’ailleurs, s’ils le faisaient, ça n’aurait certainement pas plus d’intérêt que manger ou pisser, et ça perdrait donc peut-être en émotion ce que ça gagnerait en liberté. Bien sûr, il n’en reste pas moins que l’excision, l’homophobie ou les autres formes de sadisme sexuel sont tout à fait révoltantes.

En ce qui me concerne, j’ajouterai que, autant on peut avoir facilement honte d’être religieux en France, parce que c’est devenu trop laid, autant on peut avoir honte de ne pas l’être en Afrique, parce que ça dénote une sorte de sécheresse de coeur, en comparaison de la ferveur africaine. J’ai un copain qui est complètement athée mais qui a quand même eu envie d’aller se taper une messe de 4 heures, au Congo, parce qu’il avait une sorte d’admiration pour la dévotion des Congolaises : forme d’investissement sexuel de la religiosité qui est très intéressant et qui montre bien les multiples aspects de la relation sexe/religion..

 

"Brillant, Ben. On pourrait dire que c’est un commentaire typiquement catholique, en même temps. Je ne pense pas que ces propos, tout le commentaire, aurait pu naître sous une plume protestante, animiste ou musulmane.
Je crois que Ben et ses soeurs sont des vrais catholiques, dans toute leur splendeur “chiaroscura”. Le catholicisme pour moi, c’est un tropisme stéphanois, et ça se développe dans le Forez, territoire propice à une forme de latinité minière.
Contre exemple de codification sexuelle libre : les Indiens Nambikwara, décrits entre autres par Lévi-Strauss dans Tristes tropiques. Leur subsistance leur demande quelques heures de travail par jour, et le reste du temps, comme ils ont un système social pauvre, et une technique encore plus pauvre, ils passent leur temps à se conter fleurette et se dispenser une tendresse espiègle.
Or, comme tu le dis, ils ont peu de rapports sexuels génitaux. L’ethnologue pense même que s’ils ne portent pas d’étui pénien (à la différence des autres sociétés indiennes), c’est justement parce qu’ils bandent peu, et que chez eux, l’expression normale de la sexualité, c’est une sorte de tendresse.
Tendresse, c’est d’ailleurs le mot qui revient le plus dans “Vie sociale et familiale chez les indiens Nambikwara” de Lévi-Strauss.
Enfin, tout ça, c’est loin de l’Afrique, des catholiques, des homosexuels et de la cathédrale de Manchester.



C’est vrai qu’il y a un charme de l’interdit religieux du sexe, avec transgression, mauvaise conscience, pudeur et perversité, mais 1) ce n’est qu’une érotique parmi d’autres 2) on ne peut quand même pas croire en Jésus juste pour pimenter sa vie sexuelle.



Formidable ce débat !

 

 

“Moi, je ne trouve pas que l’interdit sexuel soit particulièrement charmant, ni que Jésus vienne pimenter ma vie. On n’a pas besoin, effectivement, de religion pour bander, si je peux me permettre.
Aujourd’hui, je dirais que ce n’est pas à ce niveau que ça se situe. J’ai été trop remué par la mort de cette fille qui se faisait payer par des vieux expats riches et corrompus pour payer l’école de son gosse et de son frère, et que se passait-il dans sa tête quand elle allait prier? Il y a une question de survie morale. Ce qui manque aux chrétiens d’Occident, et en général à la plupart de nous tous pour aller dans cette voie, pour c’est d’avoir jamais ressenti le besoin d’aller implorer la pitié d’un dieu pour pouvoir continuer à vivre.
En apparence, sa vie aurait été plus facile si l’interdit religieux n’avait pas existé, si elle n’avait pas dû porter, en plus du poids de son activité qui n’est pas forcément drôle, la culpabilité judéo-chrétienne. Mais je crois que c’est une lecture fausse. En réalité, il me semble qu’il n’y avait en elle aucune auto-critique morale, et en général les catholiques sont peu doués dans ce registre, beaucoup moins que les protestants. Je pense qu’il y avait plutôt la constatation d’une situation à laquelle il vaut mieux ne pas trop penser si on veut pouvoir continuer, de temps en temps la souffrance, et à d’autres moments une joie énorme quand elle parlait à Dieu dans son église à Douala. C’est à ça que j’aimerais rendre justice, mais c’est difficile, je ne me souviens même plus clairement de sa tête.”

Rédigé par Ben, 19 août 2010 à 12h32

“C’est à ça que j’aimerais rendre justice, mais c’est difficile, je ne me souviens même plus clairement de sa tête.”

Ton histoire fait penser très fort à celle de Sonia, dans Crimes et châtiments, qui se prostitue pour nourrir sa belle-mère et ses demi frères et soeurs. Raskolnikov s’interroge à son sujet : parce qu’elle est très prude de nature, et devrait être devenue folle depuis longtemps. Mais évidemment il y a Dieu etc.

Ensuite, quand même, tu te contredis :
“Moi, je ne trouve pas que l’interdit sexuel soit particulièrement charmant, ni que Jésus vienne pimenter ma vie. On n’a pas besoin, effectivement, de religion pour bander, si je peux me permettre.”
“(…) ça n’aurait certainement pas plus d’intérêt que manger ou pisser, et ça perdrait donc peut-être en émotion ce que ça gagnerait en liberté.”

Je me souviens de Fellini qui racontait qu’enfant il tremblait d’émotion en croisant des femmes aux gros seins, et que l’émotion n’aurait pas été la même si le bourdon de la cathédrale ne résonnait pas souvent à ses oreilles.

Il est quand même évident que la difficulté ajoute à l’excitation - et l’interdit religieux est une bonne source de difficultés (il faut convaincre la fille, luter contre sa propre pudeur, faire tout ça sous l’oeil réprobateur de Dieu, etc.). C’est pour ça que Jésus aide les Don Juan à s’amuser.

 

Sans vouloir conclure -j'espère que nous pourrons poursuivre cette discussion ici, je voudrais citer une belle phrase de Proust, tirée de La Prisonnière, c'est le tout début du roman. Tout y est : le sexe, le sacré, le sacrilège, le salut et la grace.

"Quand je pense maintenant que, chaque soir, fort tard, avant de me quitter, elle glissait sa langue dans ma bouche comme un pain quotidien, comme un aliment nourrissant et ayant le caractère presque sacré de toute chair à qui les souffrances que nous avons endurées à cause d'elle ont fini par conférer une sorte de douceur morale, ce que j'évoque par comparaison (...) c'est le nuit où mon père envoya maman dormir dans le petit lit à côté de moi. Tant la vie, si elle doit une fois de plus nous délivrer contre une souffrance qui paraît inévitable, le faitdans des conditions différentes, opposées parfois jusqu'au point qu'il y aurait presque sacrilège apparent à constater l'identité de la grâce octroyée."

Par ben
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