Samedi 20 février 2010 6 20 /02 /Fév /2010 12:51

Voici le texte du "paper" que j'ai donne a Queen's University, Belfast, le 19/02 a l'occasion du colloque "Traits chinois, Lignes francophiones" qui s'y est tenu. Le theme de la session etait "entre-deux culturels". Comme on est au Royaume Uni, il n'y a pas d'accents.


1- En 2009, l’Asie est devenue le premier partenaire economique de l’Afrique, avec un volume d’echanges commerciaux entre la Chine et l’Afrique de 90 milliards de $ US, devancant ainsi Europe et Etats Unis. Ce developpement des echanges s’est accompagne d’une importante immigration chinoise vers le continent africain. On estime ainsi a 800 000 le nombre de residents chinois en Afrique, ce qui constitue un fait geopolitique nouveau et massif. Ces residents chinois en Afrique y rencontrent la langue francaise, qui est utilisee essentiellement en Afrique du Nord, en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale.  

Le Gabon est un petit Etat d’Afrique centrale, dans lequel je vis moi-meme et ou je travaille comme professeur de philosophie. Sa population, d’un million et demi environ d’habitants, est entierement francophone. Il y aurait au Gabon une dizaine de milliers de citoyens chinois, ce qui ferait de cette minorite l’equivalent numerique de la population de citoyens francais qui y resident. Le Gabon, ancienne colonie francaise, a en effet conserve un lien etroit avec la France, il est au cœur de ce qu’il est convenu de surnommer la « francafrique », reseau neo-colonial protegeant les interets francais dans toute cette region du monde.

L'Afrique centrale offre en general le spectacle d'une situation politique, sociale, culturelle et humaine tres degradee. Il a ete decrit de maniere assez frappante par Achille MBEMBE, dans son ouvrage sur la Postcolonie, paru en 2001.

Les Chinois d’Afrique sont un sujet largement meconnu. Quelques publications comme l’ouvrage de BEURET, MICHEL et WOODS, La Chinafrique, paru aux editions Grasset en 2008, ont aborde ce theme, mais essentiellement d’un point de vue economique. Les questions concernant les relations culturelles « a trois » entre Chinois, Africains et Français dans l’espace francophone d’Afrique n’ont a ma connaissance, fait l’objet d’aucune etude approfondie. C’est aussi le constat de LI Wejian, de l’Institut d’etudes internationales de Shanghai, qui a dirige la redaction, pour le gouvernement chinois, d’un rapport strategique sur les relations sino-africaines en 2008. Je cite LI dans un entretien donne a un magasine chinois francophone Chinafrique, en juillet 2009: « Il faut renforcer la comprehension entre les peuples… Les connaissances de la population chinoise sur l’Afrique sont insuffisantes. De meme, les Africains analysent generalement la politique chinoise a travers le prisme des media occidentaux…  la Chine est en concurrence avec les Pays occidentaux en Afrique, et ces derniers se montrent donc critiques vis-a-vis de la politique chinoise sur le continent.» Fin de la citation.

Cet « entre trois » culturel se caracterise donc par une triple ignorance, d’apres LI Weijian :

- Les Occidentaux, francais ou anglo-saxons, ont un prejuge negatif sur les intentions de la Chine concernant l’Afrique. Ce prejuge se cristallise sur le soutien inconditionnel apporte par la diplomatie chinoise a des regimes n’ayant aucun respect des droits de l’homme, comme dans l’exemple souvent utilise par les media occidentaux du regime d’Omar El BECHIR au Soudan, accuse de genocide et soutenu par la Chine.

- Du cote chinois, il y a une grande ignorance de la culture africaine et, m’a dit un Chinois du Gabon, je cite, « beaucoup de racisme des asiatiques contre les Africains ».

- Du cote Africain, outre l’influence que peuvent y avoir les medias occidentaux, on percoit comme une evidence a Libreville, la capitale du Gabon, une certaine mefiance. Ainsi, dans un taxi, un soir, j'ai assisté à une conversation entre le chauffeur, un Africain de l'Ouest, et des femmes Gabonaises Comme j'étais monté avant elles, je bénéficiais du siège avant, ce qui m’assurait une presence assez discrete. La discussion portait donc sur les immigrés au Gabon. Ces dames affichèrent tout le mal qu'elles pensaient de la coopération chinoise en Afrique : les Chinois n'étaient là que pour gagner de l'argent sur le dos des gens, ils vivaient entre eux, refusant tout contact avec la population locale. Ils exploitaient la forêt gabonaise en sagouins : après leur passage, ce n'était plus que déforestation massive et irréversible. Leurs ouvriers pratiquaient un "dumping social" radical, acceptant des salaires que même un immigre de l’Afrique de l’Ouest, -ils sont nombreux a Libreville- aurait refusé.


En general, les Gabonais avec lesquels j’ai pu aborder ce sujet insistent souvent sur l’isolement volontaire des Chinois, qui ne chercheraient nulle part a etablir de contact avec les populations africaines ou francaises. Cet isolement entraine la mefiance, les Gabonais ont l’impression de ne pas interesser les Chinois, et cette mefiance des Gabonais vis-a-vis des Chinois augmente en retour l’isolement que vivent les Chinois. Sur les chantiers de construction, m’a rapporte un ami a cote de chez qui un immeuble, le WEN ZHOU, a été entierement construit par des entreprises chinoises, les ouvriers chinois vivaient dans l’immeuble en construction et n’en sortaient pratiquement pas. Tous les corps de metiers etant representes, ils n’ont donc pas eu, pendant trois ans qu’a dure le chantier, m’a indique mon ami, besoin de contact avec les artisans locaux. Une annonce avait cependant été deposee devant le chantier, indiquant que l’entreprise recherchait de la main d’oeuvre locale. Mais aucun Africain du quartier ne se serait presente, d’apres mon interlocuteur, alors que le taux de chomage est eleve a Libreville. Les ouvriers travaillaient nuit et jour, lorsque l’electricite venait a etre coupee, comme cela arrive souvent, ils continuaient le travail sans machines et en s’eclairant avec une lampe a petrole.

Au niveau des elites locales, le discours aboutit aux memes conclusions J’ai ainsi rencontre un haut fonctionnaire gabonais.  Nous avons eu un entretien sur ce sujet. J’essayais de savoir si, a sa connaissance, il existait une interaction culturelle entre Chinois et Africains dans l’espace francophone.

De ses reponses, il resultait que, pour lui, les Chinois d’Afrique vivant en vase clos, selon ses propres mots, sans contact avec la societe africaine, il ignorait s'il existait uneinteraction de ce type. D’autre part, l'institution n’avait pas a s’interesser a ce sujet qui ne rentrait pas dans ces attributions. Je lui ai demande si on  pouvait se permettre de ne pas se preoccuper de cette nouvelle donne, qui risque d’en modifier profondement les equilibres, sans essayer de l’accueillir, pour promouvoir une presence chinoise harmonieuse en Afrique ?

 

Il me semble que mes questions se sont heurtees a une sorte d'incomprehension.. Le Chinois n’apparait pas en Afrique comme une personne qui pourrait etre integree dans un espace francophone commun. Les Chinois sont, semble-t-il, percus comme des agents economiques plus ou moins dangereux, il ne faudrait pas, m’a ainsi declare mon interlocuteur, alors que je l’interrogeais sur la possibilite de relations culturelles entre chinois et africains “il ne faudrait pas que le Gabon sorte d’un neo-colonialisme francais pour entrer dans un neo-colonialisme chinois”. La presence chinoise en Afrique centrale, dans sa dimension humaine, ne constitue pas un objet de reflexion, elle est dissimulee par le spectre d'une puissance chinoise menacante, par son eloignement culturel qui la rend incomprehensible, elle parait, d’une certaine maniere, invisible, comme un angle mort dans la conscience africaine actelle.

 

 

2- Dans ces conditions, les difficultes de la recherche d’une rencontre culturelle entre chinois et africains dans l’espace postcolonial francophone apparaissent evidentes. D’abord, il n’y a apparemment aucune rencontre réelle entre ces deux univers., encore moins, semble-t-il, de production culturelle chinoise qui résulterait de cette rencontre, qui incarnerait dans le monde de l'esprit un nouveau "métissage" jaune-noir. Il serait  bien sur extrêmement gratifiant, à tous points de vue, d'assister à l'éclosion d'une création artistique ou intellectuelle, à la jonction d'univers aussi fascinants que sont l'Afrique noire et l'Empire du Milieu. Ce serait l'accouchement d'une nouvelle culture « Sud-Sud », postcoloniale, débarrasséee de tout relent occidental, métissée et néanmoins accessible puisque francophone.

Un Français residant en afrique peut avoir un acces assez direct aux manifestations de la culture africaine, et, dans une certaine mesure, les comprendre et a travers elles, etablir une relation culturelle solide. Sedar SENGHOR. Ainsi, un Français, Jean-François Bayart, a pu devenir le grand politologue de l'Afrique centrale. 

D'autre part, un Occidental peut comparer ses structures de pensée a celles de la pensee chinoise, comme le fait par exemple François Jullien, sur la base de l'immense point commun qu'est entre elles la culture de l'écrit.

Mais il semble plus difficile, au regard d’un Occidental, de saisir ce que pourrait être l'intersection entre les sphères africaines et chinoises.

Deux hypothèses peuvent être formulées, me semble-t-il, concernant cette difficulté : soit cette intersection n'existe pas, ou pas encore ; soit, elle est invisible au Français d'Afrique, parce que dans cette rencontre, Africain et Chinois lui tourneraient le dos, en quelque sorte, métaphoriquement, de sorte qu'il lui serait impossible de voir ce qu'ils trameraient ensemble. Et lui, le Blanc, resté dans son coin, à l'écart, se rendrait compte que l'Europe n'est peut-être qu'une banlieue du monde, un endroit éloigné du centre où se passent les vraies choses.

Pour conforter cette derniere hypothese, on peut remarquer qu’un jugement du Tribunal de Pretoria, en juin 2008, a ainsi, accorde a la minorite chinoise ayant souffert de l’apartheid, les benefices accordes aux Noirs, benefices qui etaient accordes sur criteres ethniques pour corriger les inegalites resultant du système de l’apartheid. C’était dons reconnaitre a ces Asiatiques, par une fiction juridique interessante et revolutionnaire, les benefices de la peau noire. Africains et Asiatiques se rencontraient donc dans cette occurrence par une sorte de communaute, celle des victimes de l’imperialisme et du racisme occidental.

Ce point peut aussi etre rapproche de l’utilisation, par l’importante minorite chinoise de Kinshasa, la capitale de la Republique Democratique du Congo, de la langue africaine locale, le Lingala, contre le francais, qui sert pourtant de langue de communication dans une grande partie de la population congolaise. Chinois et Africains se rencontrent ainsi dans une zone francophone, dans laquelle la presence francaise neo-coloniale reste importante, mais si elle le peut, cette rencontre echappera au regard francais et a celui de la francophonie.

 

3- J’ai donc essaye d’imaginer la situation d’un Chinois en Afrique d’un point de vue theorique, en m’appuyant sur la tradition litteraire chinoise et sur la pensee africaine.

On trouve dans le Yi Jing, au 20e hexagramme, une description du regard du voyageur royal sur les contrees qu’il visite : je cite :

Ainsi les anciens rois visitaient les régions du monde,
contemplaient le peuple et dispensaient l'enseignement
"

(Yi Jing, 20, traduction Wilhelm)

Leur contemplation immobile, ajoute le Yi Jing, faisait d’eux un modèle de justice pour ces mêmes peuples : je cite le commentaire de cet hexagramme :
" Quand le vent souffle sur la terre, il se rend présent partout et l'herbe doit se courber sous sa puissance. Ces deux faits trouvent leur confirmation dans l'hexagramme. Les deux images symbolisent la manière d'agir des rois de l'antiquité : d'une part, grâce à des voyages réguliers, ils se procuraient la vue de leurs sujets si bien qu'aucune coutume en vigueur dans le peuple ne pouvait leur échapper et, ce faisant, ils exerçaient d'autre part leur influence grâce à laquelle les usages inadéquats étaient modifiés… Un homme superieur aura une vue d'ensemble de la grande multitude et de ses dispositions véritables, de telle sorte qu'il ne pourra pas être dupé; d'autre part, il exercera son influence sur elle par sa simple existence, si bien qu'elle se réglera d'après lui comme l'herbe d'après le vent. " Fin de la citation.

- En un sens, le voyageur suprême compare au « vent », sait en effet n'être nulle part un étranger : lorsqu'il s'arrête pour contempler les peuples, à l'instar des anciens rois, son immobilité l'apparente aux choses qui l'entourent. Il devient inaperçu, invisible comme le vent, et pourtant present comme un élément nécessaire dans un ensemble.

 

- Qu'il parte ou qu’il vienne, qu’il soit venu d’ailleurs,  fait partie de la fonction qu'il occupe dans l'ordre du monde, fonction qui l'intègre dans le microcosme local, comme le vent qui souffle sur la terre. L’enseignement dont parle le Yi King, il le dispense par sa seule presence, une presence passive, celle d’un observateur contemplatif, en retrait Or, c’est cette passivité qui lui confère la puissance royale : l'herbe se règle d'après le vent, elle se couche à son passage, nous dit le commentaire. Il exerce le pouvoir d’une influence subtile

 

 

 

4- Un philosophe camerounais, Marcien TOWA, dans son Essai sur la Problematique  philosophique dans l’Afrique actuelle, publie a Yaounde aux editions Cle, en 1971, envisageait le rapport chinois à la modernité comme une sorte de modèle pour l’Afrique actuelle. Towa se réfère au mouvement du 4 Mai 1919 : je cite :


 "Sorte d'Auflklärung chinois, le mouvement du 4 mai fut lui aussi essentiellement iconoclaste. L'infâme contre lequel, au nom de la science et de la démocratie, il se déchaînait avec une rare violence, c'était cette curieuse religion sans dogme, sans clergé et sans culte : le confucianisme, l'enseignement plusieurs fois millénaire du Maître » : la tradition chinoise.

«  On avait bien tenté auparavant de faire à l'Occident de nombreux emprunts. Mais ils devaient se limiter au domaine technique et utilitaire. Le principe de choix était que le savoir chinois devait rester la base, le savoir européen étant utilisé comme simple moyen. L'espoir d'acquérir la puissance européenne sans mettre en question la quintessence du patrimoine culturel [chinois].

Towa cite cette prophetie d’un intellectuel du mouvement du 4 mai : "Dans moins d'un siècle, la Chine aura adopté toutes les méthodes occidentales et y excellera" (Cité par Lucien BIANCO, Les origines de la révolution chinoise, Paris, 1967.)

« Les jeunes du mouvement du 4 mai », continue Towa, furent pousses a « prendre pour cible de leurs attaques l'essence même de la culture chinoise, le support idéologique du régime ancien. "L'option est donc sans équivoque", conclut Towa. "Se nier, mettre en question l'être même du soi, et s'européaniser fondamentalement…»

"Notre intention », conclut TOWA, « n'est pas de prôner un mimétisme irréfléchi. Mais un phénomène qui donne à penser est celui-ci : les peuples qui ont décidé de perdre leur essence afin d'assimiler le secret de l'Occident impérialiste se retrouvent en demeurant eux-même ; et ceux  au contraire qui qui ont voulu préserver leur originalité, leur être profond, sont en train de les perdre en se perdant."


En un sens, on peut donc penser que les Chinois d'Afrique, par leur simple présence, a l’instar des Anciens rois du Yi King, montrent aux Africains une voie de salut, quelque chose comme un exemple de mise de soi-même à disposition pour un progrès. L’Afrique doit nier sa culture, son etre meme, pour acceder a la modernite et au developpement, suivant en cela, m’a confirme recemment Marcien TOWA, un modele qui est dispense par la presence chinoise en Afrique. Cet exemple, l’expatrie francais ne peut le donner, parce que son exemple est celui corrompu par sa complicite avec le système postcolonial de domination et de predation des ressources publiques decrit par Achille MBEMBE dans son ouvrage sur la Postcolonie, en 2001 .

Le Blanc jouit en effet en Afrique, par sa seule position dans le système postcolonial, et celle-ci est déterminée par la couleur de sa peau, d'une domination de fait, indépendante de sa fonction réelle ou de son travail. Des lors, il ne saurait pretendre representer un modele dans le rapport a la modernite et a un developpement harmonieux. Bien plus, l’Occidental est une partie integrante du système d’exploitation postcoloniale, ce meme système  qui denie a l’Africain l’accession a une veritable autonomie.  

Par opposition, le Chinois apparait dans une position d’exteriorite et d’egalite par rapport a l’Africain. En apparence, il se situe tout en bas du système postcolonial, mais sa presence montre aussi sa puissance de travail, sa maitrise des techniques occidentales, et finalement il incarne la puissance chinoise, celle-la meme qui fait trembler l’Occident, parce qu’elle a reussi a integrer l’esprit de la puissance occidentale, le "secret" de la ouissance occidental, comme dit Towa. Des lors, au-dela de la rhetorique marxiste de Towa sur le theme du "travailleur chinois modele", ou du cliche sur la capacite d'integration des minorites chinoises de la diaspora, la presence chinoise apparait comme la possibilite d'une sorte de liberte, celle que l'on peut gagner en se detachant de soi pour se rendre a meme de devenir l'autre. Elle  montre ainsi une ligne de fuite, pour echapper au clivage mortifere qui a domine cinquante ans de postcolonie, entre un modele occidental associe a l'imperialisme colonial et le spectacle du desastre qui domine l'espace actuel d'Afrique centrale..



5- Au fond, c’est la face cachee de la culture chinoise qui peut rencontrer authentiquement l'Afrique. On dit à Libreville que les migrants chinois en Afrique sont des détenus de droit commun, auxquels la Chine offre la possibilité d'aller se faire pendre ailleurs, sur les chantiers d'Afrique ; ou alors, des paysans très pauvres, qui trouvent en Afrique une vie plus facile que celle qu'ils avaient en Chine, s'y installent et y font souche. Pas des intellectuels lettrés, héritiers d'une culture chinoise articulée et accessible à un intellectuel occidental. Et l’identite culturelle des migrants chinois a aussi souffert de la revolution culturelle, tandisque l’identite culturelle africaine a elle-meme été largement arasee par le processus d’acculturation coloniale.  Des lors, si une rencontre culturelle a lieu entre ces migrants et les Africains qu’ils cotoient, alors, cette rencontre culturelle a peut-être lieu, mais elle est organique, elle unit ce qu’une culture peut avoir de plus profondement enracine dans celui qui la porte, ce qui seul a pu y etre porteur d’assez de force vitale pour survivre aux processus de destruction culturelle subis de part et d’autre : la rencontre de deux denuementas culturels. C’est donc aussi, en ce sens, la possibilite de la plus grande authenticite.

Pour conclure, je voudrais citer un exemple attachant de ce type de production culturelle chinoise en Afrique centrale. Il s’agit de Liu du Kamer, un chanteur de Makossa, la musique populaire camerounaise, immigre chinois depuis 1996  a Douala, la capitale economique du Cameroun. Liu a publie en  2004 un disque sur lequel se trouvent plusieurs titres ayant eu un certain succes au Cameroun. On peut ecouter ses chansons sur Dailymotion, par exemple. La musique de Liu du Kamer n’a rien de remarquable, pour un Occidental, elle ressemble a n’importe quelle musique africaine, celles que l’on met tres fort dans les bars populaires. LIU a produit la musique qui plait aux Camerounais sans essayer d’y mettre rien de specialement chinois qui aurait pu rappeler ses origines. Il chante en francais et en bassa, une langue camerounaise locale, des titres dont un "hommage à Chantal Biya", l’épouse francaise du dictateur camerounais Paul Biya, ainsi qu'un autre titre plus connu, "Munyengue »

Liu a émigré en 1996 à Douala, pour y travailler comme chef cuisinier dans un restaurant du quartier Bonapriso, "Le Pékin". Bonapriso, un quartier résidentiel assez chic, En 2004, Liu avait fait venir sa femme de Chine, et ils avaient ouvert un autre restaurant, le restaurant de L'Amitié, à Akwa. Akwa, c'est un autre quartier de Douala, le quartier des affaires, dont les larges avenues sont bordées d'immeubles modernes

Il est mort comme beaucoup d’Africains, du paludisme, a l’Hôpital Laquintinie de Douala vers 4 heures du matin, samedi 14 janvier.

Sa veuve a été interrogee par un journaliste du Messager, un quotidien camerounais connu pour sa liberte de ton « Il avait le  Cameroun dans le cœur », a declare sa femme « Quand il m’a proposé, il y a neuf ans, de le rejoindre en Afrique, je ne voulais pas. Je ne comprenais pas pourquoi je devais quitter mon emploi de chef comptable dans une grande entreprise de fabrication et vente de téléviseurs et d’ordinateurs. Mais il m’a convaincue en disant tellement de bien du Cameroun et des Camerounais... J’ai fini par le rejoindre et j’ai compris pourquoi il était si attaché à ce pays et au peuple camerounais ”. Elle ajoute : “ Depuis que nous avons ouvert le restaurant de l’Amitié, il y a près de trois ans, Liu était heureux. Vendredi ou samedi soir, il aimait prendre son violon et jouer au milieu de ses amis, qu’ils soient Camerounais ou autres. C’est ici (elle pointe du doigt le salon aménagé dans un coin du restaurant) qu’il se tenait souvent pour se produire. A chacune de ses prestations, le public applaudissait à tout rompre”, confie la veuve. ("Liu Du Kamer, le chinois du Makossa est mort", Jean Celestin Edjangue, Le Messager, Douala, 18 janvier 2006)

Liu remet en cause de nombreux prejuges. Il s’est completement integre dans la societe camerounaise, a l’oppose de l’idee recue des Chinois qui vivent en « vase clos » Il y a une forme de convivialite modeste, reposant sur l’ouverture sans reste a la culture locale, dont il s’est laisse penetrer entierement, semble-t-il, parce qu'il porte le Cameroun dans son coeur, comme dit sa veuve.. Enfin, il propose un modele de reussite sociale qui ne repose pas sur une puissance technique ou sur une exploitation economique, mais sur la proximite humaine que peut entrainer la creation artistique, aussi modeste soit-elle.


 

Par ben - Publié dans : Chinafrique
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Commentaires

Je viens de lire que tu est prof de philo à Libreville???

T'es toujours là-bas? Je voudrais bien partir quelques années au Gabon.

Si tu peux, je voudrais quetu m'envoie tes coordonnées à marcos.philart@gmail.com, pour parler sur la vie à Libreville. A l'origine je suis Argentin, mais ça fait un temps que j'habite en France! J'ai fais un M2 en philo et maintenant je souhaite partir un peu en aventure!

Gabon me parait un destination extraordinaire. Certes, les relations sino-africaines vont être les plus problématiques d'ici quelques decennies!

Ok, j'espère ta réponse!

 

A plus

 

Juan

Commentaire n°1 posté par Juan le 06/12/2011 à 18h25

J'aime bien l'idée que ce soit un sujet "hautement postmoderne". Je n'ai pas envie de l'abandonner. Il faudrait que je trouve un truc pour continuer à travailler dessus.

C'est "postmoderne", et en même temps, c'est un peu archaïque : dans l'histoire de Liu du Kamer, il y avait même un fantôme à l'ancienne, dans un style purement anglais, que je n'avais pas repris dans l'article, mais qui apparaissait dans le témoignage de sa veuve, qui a dit au journaliste du Messager l'avoir revu, assis à sa place habituelle du petit salon aménagé dans un coin du restaurant de l'Amitié, après sa mort. Il y a un film à faire là-dessus. 

Commentaire n°2 posté par ben le 10/05/2010 à 10h07

Le Chinois qui s'appelle Alex dans le reportage, il me fait penser à un Chinois de Nankin, qui s'appelait Mimique (il s'était baptisé ainsi). Débrouillard, communicatif, drôle et plein d'un duplicité bénigne.

Commentaire n°3 posté par Guillaume le 09/05/2010 à 08h59

Chers amis, sur ce sujet hautement postmoderne, ce beau documentaire sur les Chinois en Algérie. Grande émotion pour moi d'entendre ces accents chinois et ses accents arabes, qui me rappellent incroyablement des amis d'autrefois.

http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/sur_docks/fiche.php?diffusion_id=83699

"Ils mangent tout ce que Dieu a créé" dit un Arabe, doctement, après s'être longuement révolté contre les habitudes alimentaires des Chinois (ils boivent de l'eau chaude même en pleine chaleur...)

Cela renvoie au proverbe chinois sur les Cantonais : "Ils mangent tout ce qui est dans l'air, sur la terre et dans la mer, sauf les avions, les trains et les sous-marins." C'est un proverbes pas très ancien, je crois.

Commentaire n°4 posté par Guillaume le 09/05/2010 à 08h57
Je vais regarder ça des que j'aurai un acces à internet. En ce moment, Gabontelecom nous met à la cyber-diette. Ca tombe bien, c'est le carême, faisons pénitence.
Il y a un effet d'ethnocentrisme dans l'idée selon laquelle les Occidentaux auraient été plus proches des Blacks que les Chinois. Cela dit, il est vrai que, aujourd'hui, la culture occidentale a largement pénétré l'Afrique, et donc, tourner le dos a l'Occident pour se tourner vers la Chine, pour beaucoup d'Africains, c'est aussi se détourner d'une part d'eux-même, peut-être pas celle qu'ils aiment le plus, d'ailleurs.
Je sens qu'on va faire un film. On va bien se marrer.
Commentaire n°5 posté par ben le 03/03/2010 à 16h52
L'histoire de Liu est assez hallucinante et je crois savoir moi aussi qu'une francirlande à Belfast aimerait beaucoup en raconter d'autres comme ça. J'ai jeté un coup d'oeil au web documentaire proposé par Guillaume et je me demande si le métissage africano-chinois se fait visible, au Gabon ou ailleurs. J'aimagine que c'est inévitable. Par ailleurs je suis d'accord avec toi lorsque tu expliques que la chinafrique nous tourne le dos, qu'elle n'a pas besoin de nous. Ses contours nous échappent complètement. Il ne nous reste que la critique ou l'étonnement. Qu'expliquent les journalistes du web documentaire? La rencontre de deux mondes qui n'ont rien en commun, sous-entendant que celle de l'Afrique avec l'Europe aurait eu plus de sens. A nos caméras!
Commentaire n°6 posté par Pierre le 02/03/2010 à 22h59
Moi ce que j'aime beaucoup, c'est l'idée (ou l'image) de gens fragiles, discrets et inférieurs en apparence, mais qui incarnent la puissance d'un pays immense et devenus faiseur de rois.
Sur les Chinois en Afrique, voir ce web-documentaire de la part des auteurs du livre "Chinafrique" : http://www.france5.fr/portraits-d-un-nouveau-monde/#/theme/chine/bienvenue-en-chinafrique/
Ca ouvre des perspectives, en fait de documentaires sur le ouèbe. J'en connais, à Belfast, qui aimeraient bien suivre Ben dans des pérégrinations africaines pour filmer des Chinois francophones. A suivre...
Commentaire n°7 posté par Guillaume le 01/03/2010 à 01h09
J'aime ta conclusion. Les musiciens et les poètes ont la poésie et la musique pour patrie, voir l'exemple de Heinrich Heine en France ou Lafcadio Hearn au Japon.
Commentaire n°8 posté par Cochonfucius le 20/02/2010 à 16h34
 
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