Mangeurs d'hommes.

Publié le par ben

 

 

Les peuples d’Afrique centrale traînent derrière eux une ancienne réputation d’anthropophagie. Cette réputation  est, semble-t-il, liée aux histoires racontées par Paul Belloni Du Chaillu qui fut, dans les années 1840, le premier explorateur français de l'intérieur du Gabon, notamment  de son principal massif montagneux, le massif des « Monts de  Chaillu ». Le  récit d'exploration qu’il en tira [1] connut un grand succès en France au XIXe siècle, Du Chaillu ne reculant en effet jamais devant le pittoresque. On y trouve donc, entre autres, des récits d’anthropophagie concernant les Fang.

 

« Ils achetaient pour les manger des morts d’autres ethnies, et même des morts d’autres familles de leur propre ethnie. (…) Il est question de femmes traversant la place du village avec de la chair humaine encore fumante entre les dents, d’os humains qui jonchent le sol autour des habitations… »  [2]

 

A la suite de Du Chaillu, le marquis de Compiègne, après son expédition sur le territoire du Gabon, surenchérit, en 1875 :

 

« Ils mangent non seulement leurs ennemis pris ou tués au combat, mais encore leurs morts à eux, qu’ils aient succombé à la guerre ou aux atteintes de la maladie, peu importe.»[3].

 

Pour Günther Tessmann, un ethnologue allemand qui vécut plusieurs années parmi les Fang, en Guinée espagnole, entre 1907 et 1913,

 

« Le climat créé par Du Chaillu ne fut pas facile à dissiper. Les fantasmes que son imagination présentait aux Européens horrifiés passèrent longtemps, jusqu’à l’époque la plus récente, pour la vérité sur le plus sauvage de tous les peuples, l’atroce et terrifiant peuple de mangeurs d’hommes des Fang ».

 

Tessmannn critique également Largeau, dont l’Encyclopédie pahouine avait paru en 1901 (les "pahouins" sont le nom que l'on donnait au groupe composé par les Fang avec les Beti du Cameroun.):

 

« Largeau (…) a tort de critiquer « les braves gens qui se figuraient naïvement que l’anthropophagie n’existait plus sur terre. » simplement parce qu’ils osaient poser la question : « les Pahouins sont-ils des anthropophages ? (…) Sur la manducation des cadavres, Largeau formule quelques remarques révélant très clairement qu’il tient pour effectives les manducations mystiques des sorciers et les confond avec l’anthropophagie. »[4]

 

On voit donc ici évoquée, par Tessmann, l’association entre anthropophagie et « manducation mystique ». L’anthropophagie des Pahouins n’est qu’un fantasme des Européens, qui colporte les vieux racontars de Du Chaillu.    

 

Voici la description qu'il faisait, en 1913, de ce « fantasme de mort dévorante » :

 

« Une fois que les esprits sorciers se sont accordés sur la victime, ils pénètrent dans sa case par les trous du toit, par la fente entre mur et toit ou par quelque autre interstice. Ils tombent sur le dormeur du haut des solives longitudinales de la maison, à la manière des rats, ils lui versent ensuite dans le nez quelques gouttes d’un médicament de sorte qu’il ne sente plus rien ; puis ils le portent sur la place du village et le tailladent avec un couteau comme on entaille une liane de caoutchouc, en croix. Ils recueillent le sang de la victime avec des feuilles de bananier et le boivent. Alors ils disent à la victime : « tu mourras à telle date », et c’est souvent ce qui arrive, un ou deux jours plus tard en général. » (…)

 

" Les sorciers", ajoute Tessmann, "ne redoutent pas les morts. Ils déterrent les cadavres, en cuisent la chair et se la partagent. Aussi comprend-on qu’au pays des Pahouins la peur de la sorcellerie soit partout répandue, qu’elle constitue le pire ennemi de la société."

 

C'est donc dans la description même de la sorcellerie, rapportée par Tessmann d'après ce que ses interlocuteurs disaient d'eux-mêmes, telle que la concevaient les Fang, que l'élément anthropophagique intervient : boire du sang, se partager des cadavres ... Les idées des Européens concernant l'anthropophagie des Fang semblent donc avoir eu pour base l'imaginaire fang lui-même. Au fond, on pourrait dire que les Européens voyaient des Fang ce que ces derniers imaginaient d'eux-mêmes ou, pour être plus précis, de leurs sorciers. Or, la sorcellerie n'était elle-même qu'une possibilité de la nature humaine, pas une pratique contre-nature. Chaque homme, dans l'imaginaire fang, a en lui un Evus, l'organe de la sorcellerie ; il ne s'agit que de le réveiller pour que se révèle sa nature de sorcier. 

 

La société secrète du Ngil ou Ngi, chez les Fang, représentait une sorte d’inquisition luttant contre la sorcellerie : « Le rôle de loin le plus important du Ngi réside dans la lutte contre les sorciers », soulignait ainsi Tessmann, qui fut un des seuls Occidentaux à assister à des rituels Ngil, au début du XXe siècle, avant leur éradication par les colonisateurs. . « Tout ce que nous avons vu dans la cérémonie du Ngi était fondamentalement dirigé contre la sorcellerie. En outre, les guérisseurs qui dirigent le rite du Ngi sont eux-mêmes sorciers et, comme le dit un proverbe pahouin, ‘apportent eux-mêmes l’eau où leur tête sera cuite’. La sorcellerie est pleine de dangers pour les sorciers» 

 

Il y a une sorte de malédiction qui s'attache ainsi au sorcier, et cette malédiction découle de sa propre nature, puisqu'il ne dépend pas du sorcier que son Evus se réveille, et que quelque usage qu'il en fasse, que ce soit pour le mal (tuer ses frères) ou pour le "bien" (lutter contre la sorcellerie), dans les deux cas il se condamne lui-même, apporte l'eau dans laquelle sa tête sera cuite. Ce qui ressemble un peu à une sorte de "prédestination" au mal, mais dans un monde où tous seraient prédestinés au mal : tous portent le mal en eux. Il y a, souligne Tessmann, une sorte de "pessimisme" moral fang, la nature humaine est fondamentalement mauvaise.  Et le désir sexuel lui-même, l'Evus étant logé dans le bas-ventre, est inséparable de l'activation ou du risque d'activation de cet "organe" sorcier. D'où les précautions rituelles qui doivent entourer la sexualité ; en d'autres termes, la sexualité est dangereusement liée au mal, peut-être n'existe-t-elle que par cette possibilité qu'elle éveille le mal. Les meilleurs des hommes veulent l'éveil de l'Evus, ils veulent l'accomplissement de leur nature.

  

Ci-dessous, le seul masque Ngil dont il est assuré qu'il fut vraiment utilisé lors de rituels Ngil  J’aime bien le fond orange qui lui donne un petit côté « flashy » qui, mêlé à son expression franchement rébarbative, produit quelque chose de burlesque.  

 

[1] DU CHAILLU, Paul B., Voyages et aventures en Afrique équatoriale, Paris, Lévy frères, 1863.

[2] Rapporté par TESSMANN, Gûnther, Les Pahouins, monographie ethnologique d’une tribu d’Afrique centrale, Berlin, Ernst Wasmuth, 1913, texte, traduction et notes dans Fang, LABURTHE-TOLRA Ph et FALGAYRETTES-LEVEAU, Ch., Paris, éd. Dapper, 1991, p. 273.

[3] COMPIEGNE, V.D., Marquis de, L’Afrique équatoriale, 2 vol., I : Gabonais, Pahouins, Gallois, Paris, Plon, 1875.

[4] TESSMANN, op. cit., pp. 172-173. Je souligne.

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ben 07/12/2010 08:26



Oui. Tout ce travail pour répondre à une question que tu avais posée. Mais j'avoue que je me suis pris au jeu.


Cela dit, je ne suis pas si sûr que ce soit vraiment Tessmann qui ajoute de la pudibonderie à l'imaginaire pré-colonial. Dans le mythe de l"Evus, tel que le rapportent M'Ve et Nguema, il
n'est pas indifférent que le diable entre dans la femme par le sexe et qu'il loge dans son vagin. Ca fait du sexe (masculin et féminin, puisque l'Evus se transmet aussi aux hommes) le
lieu physique du mal. La vraie différence entre cet imaginaire et la pudibonderie lutherienne de Tessmann, c'est que chez les Fang, le fait que le sexe soit lié au mal ne condamne pas le
sexe parce que le mal est en un sens, semble-t-il, la norme. Dans la conclusion du mytre de l'Evus, Okomboto s'en alla et abandonna les hommes (leur bas-ventre, pour être plus précis), à la
domination de l'Evus et du mal. Et la prègnance du mytrhe de l'Evus est vérifiable. J'ai pu m'entretenir avec une jeune Gabonaise, issue des classes dirigeantes, éduquée à l'étranger, au Maroc et
au Japon, pour qui la lutte contre l'Evus (le Diable) était le quotidien, 95% de sa vie quotidienne, a-t-elle précisé. 



Guillaume 03/12/2010 12:56



Chouette, on avance.


Mais comme tout cela date d'il y a cent ans, on est dans l'hallucination historiographique plus que dans l'histoire, mais c'est important aussi. Il est bon de revenir aux considérations qui
avaient lieu avant. Ici la théorie de Tessmann semble tellement imprégnée de pudibonderie victorienne, qu'il est presque impossible de le prendre tout à fait au sérieux. Mais tu as
raison de lui prêter attention.


Tu fais un gros boulot Ben.