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Equateur noir
Voyage au coeur de l'Afrique
Une histoire de maison hantée racontée dans l'Union, le grand quotidien gabonais, le 19/09, éclaire sous un jour nu et un peu sinistre la notion de "déterrassiment" que nous avions rencontrée dans Vroom, le nouvel hebdomadaire de nos petites annonces. Quand on lit le Vroom ou le Zoom, ça nous fait bien rire, ces histoires de tradipatriciens, de désenvoûtement et autres pratiques occultes. Mais nous ne percevons à travers ces réclames que le sommaire ou l'indice de ce que vivent des gens confrontés à ce genre de réalités, et qu'elles les sortent de leurs têtes comme un fantasme collectif n'enlève d'ailleurs rien à la vérité de ce qu'ils vivent, à leur niveau modeste de victimes d'un enfermement de la conscience dans l'obsession de l'occulte et de la magie noire. "Le pilier de la conscience africaine, c'est la relation à l'invisible", disait quelqu'un dont j'hésite sur le nom. L'invisible, c'est aussi ce réseau de forces denses et mauvaises, qui parcourt la forêt, les villages et les quartiers les plus noirs de Libreville.
Il y a donc un quartier très populaire de Libreville qui s'appelle Akébé-Plaine, dans lequel Charlotte Bidjongou habitait une maison en dur avec ses trois enfants et une locataire. Un parent à elle aurait été en litige avec elle au sujet de la propriété de la maison, et aurait décidé d'enterrer des fétiches sous la dalle sur laquelle la maison était construite. L'intervention d'un "tradipatricien", soit une sorte de spécialiste, a conduit à déterrer ces fétiches, soit à "déterrasser" la maison. Il s'agissait, raconte le journaliste de l'Union, d'"éléments disparates dont du sang humain, une seringue, une lame, un bec d'aigle, des cheveux, des tissus, une chaîne, du charbon, une pierre noire, la tête et les écailles d'une tortue, la langue d'une bête, une plume rouge de perroquet ainsi que des écorces et des fruits de certains arbres de la forêt gabonaise".
Charlotte BIdjongou a sa photo dans l'Union. Son visage maigre, pris sur fond de moellons noircis, montre des traits tirés. Elle voyait des lumières dans sa chambre, comme d'une veilleuse ; des vibrations agitaient son matelas, comme si un téléphone en mode vibreur y avait été caché, précise-t-elle. Et des asticots lui semblaient sortir de son corps. Pour fuir la terreur, elle se réfugiait dans la chambre de son fils agé d'une dizaine d'années. Elle maigrit, est affectée de paralysie, d'insomnies et de dépression. Une fille qui loge dans la maison y voit, alors qu'affalée sur le canapé elle est en train de regarder la télé, un vol d'oiseaux multicolores qui traverse la pièce.
"L'arsenal mystique enfoui sous la dalle de sa maison symbolisait un esprit maléfique communément appelé "arc-en-ciel", précise le journaliste de l'Union, Jonas Moulenda. La seringue qui le composait permettait d'aspirer le sang de la victime. La langue permettait de lècher son corps. Les trois aiguilles jouaient le rôle de munitions dans une arme. Une autre composante était le chaînon, lequel signifie la malchance. tout comme le bec de l'aigle et l'os de python."
Ces divers objets ne faisaient, bien entendu, que symboliser l'aspiration du sang, le lèchage du corps, l'envoi d'aiguilles ou la malchance. Mais la malchance, le malaise et la mort sont bien réels. Ce qui est extraordinaire, dans cette histoire comme dans bien d'autres, c'est cette espèce de suggestion à distance que semble exercer la puissance négative de ces déchets organiques, peut-etre porteurs de la souffrance de l'animal qui fut sacrifié, ou de ces morceaux d'une vie quotidienne morne, détournés de leur usage banal pour précipiter ou condenser la tristesse et l'horreur dans la tête d'une brave femme des Akébés.

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