Témoignage de Laurent Rastouil
Le 28 juillet 2011. Il est 22 heures environ. Je suis appuyé contre le bastingage d’un bateau de 12 mètres, le dos courbé en avant, les mains sur les genoux, la
tête dans les épaules. Je suis en short de bain, trempé. Je reste prostré ainsi quelques secondes. Arnaud, le pilote, remercie le ciel et la mer de nous avoir tous rendus à la terre ferme.
Nous venons de recevoir un appel de la plage sur son portable. Ils viennent de retrouver Eric, échoué à quelques mètres de l’anse d’Eqwata. C’était le dernier qui
manquait à l’appel. Il a les yeux brulés, il a mis presque 6 heures pour toucher le sable d’Eqwata, et plus de 15 minutes à pouvoir se relever après, mais il va bien.
Nous étions six ce jour là, un jeudi, à aller vers les baleines. Laurent, Caroline, Sat, Eric, Adam et Aya, 9 et 7 ans. Notre dernière sortie en mer du séjour.
N’Gombé. Un lieu sacré pour moi. 25 ans que je n’avais plus revu ce phare, cette vague, ces rochers noirs, cette forêt majestueuse, ces billes de bois, ce sable blanc à vous casser les yeux.
C’était une belle journée de semaine, ensoleillée et ventée, passée dans la baie, à faire du morey, à visiter le phare et l’ancien restaurant de « Moustache », à discuter avec les
militaires ayant débarqué en hélicoptère pour un pique nique « incognito » sur la plage…
A ne voir personne d’autre sur l’eau que nous.
Il est 15h45, ce jour là. Nous cherchons les cétacés depuis 30 minutes environ, à la traine depuis le phare pour ne pas les effrayer. La mer est agitée, sans plus.
Fin de marée montante, nous avons croisé une tortue qui dormait et quelques poissons-volants. Mais toujours pas de baleines. Eric, le pilote, craint que cela ne soit pas notre jour de
chance. D’habitude, elles s’approchent tout de suite dès qu’elles entendent le moteur. Là, rien ne bouge. Elles ne sont pas là, elles ne viendront pas.
Nous sommes déçus. Caro avait forcé sa nature pour venir sur le bateau dans l’espoir de cette rencontre. Elle s’est fait deux entorses aux deux chevilles la veille,
à Nyonié le matin, dans un bowling le soir... Elle a du mal à marcher, et à tenir dans le bateau. Elle est crevée.
Nous sommes trempés. Il y a des embruns et du vent. Le fond de l’air est frais en cette saison sèche. Les enfants sont gelés. Sat grelotte depuis le matin, refusant
d’aller dans les vagues à cause de la température de l’eau. Elle est à 26°, trop peu pour lui et sa constitution de sprinteur écorché. Nous décidons de remettre les gaz pour rentrer à
Libreville.
Le bateau ne parvient pas à déjauger. Pensant à une faiblesse d’un des deux moteurs, tout le monde se place à l’avant, pour aider. Tout à ma déception, je suis
insoucieux de cette circonstance. Caro s’en alarme auprès d’Eric, qui semble préoccupé.
Il stoppe la manœuvre et va voir les moteurs. L’eau a tout envahi. Je prends le volant pour tenir le nez du bateau pointé dans la direction de la cote. Le bateau
s’enfonce par l’arrière. Les moteurs donnent des signes de faiblesse, puis s’arrêtent, inondés. Eric ouvre la trappe centrale du bateau. Nous sommes tous penchés au dessus, et constatons
que la coque est désormais une piscine.
Nous allons couler, ce n’est plus qu’une question de secondes.
Les portables ne passent pas. J’essaye avec celui d’Eric, le message me claque au visage «pas de réseau ». Eric annonce que nous allons chavirer. Nous avons
juste le temps d’ouvrir la trappe renfermant les gilets de sauvetage et les sacs, que le bateau, par l’arrière et sur le côté, se met à s’enfoncer rapidement. Il faut se jeter à l’eau, protéger
les enfants, éviter de se faire aspirer par la coque ou de se blesser.
Cela a pris quelques minutes pour comprendre que le bateau était condamné à couler, quelques secondes pour chavirer. Nous voilà tous à la flotte, dans un
éparpillement de gilets oranges, de sacs, avec une glacière et des planche de morey cherchées in extremis à l’avant.
Nous avons les yeux écarquillés. Nous ne comprenons que trop bien ce qui nous attend. Ce n’est pas un film, ce n’est pas une blague. Nous sommes six à l’eau dont
deux enfants et un adulte nageant mal. Il est presque 16 heures. Le soleil se couche à 18h30. Après, c’est la nuit noire sur une cote désertée, et de là ou nous sommes, nous ne voyons de la cote
que la bordure forestière. Gombé est à droite, à 45°, nous distinguons à peine le phare. Pointe Denis vers la gauche, à 45° également. Nos yeux se portent sur la « case » de M6 à
Eqwata, droit devant. Elle est un petit rectangle enchâssé dans la masse des arbres de la forêt.
La marée est montante. Dans une à deux heures, elle sera descendante, générant inéluctablement un courant contre notre progression, nous emportant vers le large.
Nous ne connaissons pas encore l’intensité du courant du jour.
Nous nous éloignons rapidement, instinctivement, du bateau dont seule la proue reste émergée. Nous craignons d’être engloutis avec. Nous ne pensons pas à vérifier
si un radeau de survie existe. Nous ne prenons pas le temps de contrôler l’état de la coque pour comprendre. Nous sommes désorganisés. Nous rassemblons les gilets de sauvetage et les planches et
les attachons ensemble. Le sac contenant les appareils et les papiers est trop lourd. Je l’attache à la glacière. Mal. Je me retourne, et il a disparu. Nous constatons très vitre que nous
n’avançons pas. Eric a une planche, et trois gilets. Il nage très mal. Je lui donne ma palme pour voir si cela lui permet d’avancer mieux. Il ne parvient pas à s’en servir. Je la reprends.
Nous pataugeons, mal arrimés, sans stratégie.
Très vite après le naufrage, un bateau blanc passe tout près, à deux cent mètres. Nous espérons un miracle, qu’il nous aperçoive. Nous sifflons, crions, agitons nos
gilets au dessus de nos têtes. En vain. Le pilote regarde droit devant lui. Il y a trop de mer. Il passe à côté de nous et continue sa route vers Libreville. Nous nous retrouvons face au défi
initial : tenter, sans aide aucune, de rejoindre cette cote.
Sat pousse Aya, qui a pris place sur un morey. Caro se charge d’Adam. Je pousse la glacière. Eric décroche très vite. Nous le perdons presque de vue. Il se crispe.
Aya a très froid et panique. Nous risquons le « sur place », dangereux pour les enfants. Nous ne pouvons pas laisser Eric. Nous prenons le parti de faire deux groupes. Caro et moi nous
chargeons des enfants. Sat va aider Eric. Nous voulons amener les enfants au sec au plus vite. Avant la nuit.
Nous sommes enfermés dans nos peurs et ne montrons que des sourires et des encouragements. C’est long. Douloureux. Ma jambe me fait mal, je me propulse sur une
palme. Le gilet me scie le bas du visage et le cou. Mes mains s’érodent au contact répété de la planche sur laquelle Adam s’est figé. Mes pensées refusent tout abandon, mais je ne sais apprécier
le temps restant. Arriverons-nous avant la nuit ? Avant minuit ? En fait, je n’en sais rien, les distances sont trop longues, les courants peuvent s’inverser et venir contre nous, nous
avançons avec la conscience que ces eaux troubles renferment peut-être des menaces : requins bouledogues, requins marteaux, barracudas … Une « chasse » autour de nous,
et je me dis qu’il est possible de voir soudain débarquer un aileron. Les muscles du cou tétanisé, je relâche ma tête dans l’eau et imagine un rodeur sous nos jambes, s’interrogeant sur notre
étrange équipage…
Le soleil descend inéluctablement, pour former bientôt dans notre dos un magnifique tableau tropical.
Je nous revois, avec Caro, villa Nossi Be, juste avant le départ, regarder « The Reef », histoire vraie de six pauvres bougres dévorés par les Grands
Blancs de la Barrière de Corail. Je n’en parle pas. Elle non plus. Je nous revois à La Réunion, sortant de l’eau avant le crépuscule, pour prévenir tout risque d’attaque. « Shark, Shark,
Shark… ». Et le soleil va ici inéluctablement se coucher, alors que nous serons toujours dans l’eau. Je nous revois, quelques jours avant, discutant avec un vieux pécheur de la Pointe Denis,
qui nous disait … « Des requins ? Oui, il y en a un peu en ce moment. Mais ce n’est pas maintenant la saison. C’est en Janvier, à la saison des pluies. Là, il y en a beaucoup
même ».
« Un peu », cela suffit-il pour éviter tout problème ? Question de chance, il nous en faudra.
Nous avançons, cherchant de nouvelles ondulations pour soulager les muscles, éviter les crampes, continuer. Nous voyons que la distance diminue. Imperceptiblement
au début. Nous le faisons remarquer aux enfants, pour les maintenir dans un état de veille.
C’est un long calvaire. Les mètres se gagnent les uns après les autres. Les points de repères bougent imperceptiblement. La ligne d’horizon se modifie légèrement.
La plage, inexistante au début, apparait progressivement. Les arbres grandissent, petit à petit.
Je me bats pour qu’Adam reste dans l’axe de sa planche, pour qu’il arrête de se retourner. Il cherche son père, il lève le buste, il se tord le cou, il ne voit
rien. Je le remets dans l’axe. Regarde devant, ne t’inquiète pas Adam. Il est derrière. Il arrive, il nous suit.
Caro se bat pour tenir Aya éveillée. Elle flirte avec l’hypothermie. Elle menace de s’endormir. Son pouls est faible (Caro le prend sans me le dire). Nous lui
demandons de boire quelques gorgées de Coca. Elle n’a pas soif, nous dit-t-elle… Mais elle boit. Elle se plaint du froid. Et puis, plus tard, elle ne se plaint plus.
- « Tu vois Tata, je ne dis plus rien. Mais tu sais, ce n’est pas parce que je ne dis plus rien que je n’ai plus froid ».
Caro nage la brasse. Elle a le leash du morey d’Aya dans une main. Elle tracte. Mois je pousse Adam et la glacière. Traction et propulsion, complémentaires,
évidemment.
Des barges passent, lentement, trop loin devant ou trop loin derrière nous. Nous n’espérons mêmes plus qu’elles nous repèrent. Une navette LBV-POG au loin. Nous
essayons sans y croire d’agiter un gilet.
Nous imaginons que la cavalerie va arriver, que l’alerte a été donnée, mais rien n’arrivera.
Nous nous en remettons à nos bras, à nos jambes, et à la clémence de la mer. Nous sommes le jouet des courants. Nous dérivons vers la baie des tortues, de la droite
vers la gauche. Puis nous dérivons vers Gombe, dans le sens inverse, parce que la marée descend. Nous nous retrouvons toujours face à cette « case » du roi du Maroc à Eqwata. Si petite
au début, et dont nous apercevons au fur et à mesure les contours, les détails.
Nous espérons un point de repère lumineux pour la nuit. L’antenne, loin en forêt, ne fait pas l’affaire et disparait derrière la cime des arbres lors de notre
progression. Nous espérons que le roi soit là. Que son jardin s’allume.
La nuit arrive, nous sommes presque arrivés dans l’anse.
Nous voyons passer des phares sur la plage. Un quad sans doute. Il ne peut nous voir ni nous entendre. Nous gueulons. Et nous sommes entendus. La plage s’illumine
de deux phares puissants, pointés vers nous. Nous nous rapprochons.
Les dernières minutes sont des heures. Nous savourons la sensation de rentrer dans la baie, de dépasser les extrémités de celle-ci. Comme des bras qui vous
accueillent. Les arbres, si petits trois heures avant, sont immenses. Le ciel est étoilé. Sous l’eau, les crépitements de la sarabande des poissons. Nous entendons bientôt les vagues qui
déferlent, puis les voyons. Et puis le sable, sous nos pieds. Enfin.
Il est 19 heures. Nous nous embrassons.
Je cours demander de l’aide, avec Adam. Nous trouvons le gardien des lieux, effaré de nous voir. Il n’a pas de bateau. Il n’a pas de jet ski. Il a juste un
téléphone portable. Nous n’avons que cette aide. Nous appelons Najet. Elle encaisse l’information. Elle va appeler Arnaud, Sonnet, pour qu’on trouve un bateau.
Nous n’avons plus qu’une idée en tête. Récupérer Saturnin et Eric.
Les gardiens de la plage s’occupent de nous. Ils font un grand feu, et trouvent des couvertures pour les enfants. Nous partons en courant à la recherche d’un bateau
dans les hôtels voisins, à la Baie des Tortues et au Pongara Lodge. Les exploitants ne sont pas là. Les employés sont assis devant la télévision, sur la plage, près de leurs cases. Ils nous
écoutent, crient, comprennent l’urgence de la situation, mais sont démunis. Les patrons sont à Libreville, avec les bateaux. Les bateaux qui pourraient être utilisés sont sous clés. Rien à faire.
Nous trouvons un zodiac, mais il n’a pas de moteur. Nous le ramenons en courant jusqu’à Eqwata. Il est 20 heures. J’espère que je verrais Sat en revenant. Ce n’est pas le cas. Je commence à
baliser sérieusement. Adam me rejoint, près de l’eau où j’implore la mer de me rendre mon pote. Je le rassure. Il est en train d’arriver. Il est le meilleur nageur de Libreville. Il ne va pas
tarder. Question de minutes.
Une heure passera encore. Nous attendons l’arrivée d’Arnaud. Nous imaginons faire appel à l’armée (les locaux nous font comprendre qu’il ne s’agit en rien d’une
solution fiable…). Nous nous en remettons à ceux qui sont dans l’eau, là, quelque part. Nous prions tous, secrètement, autour de ce feu.
L’espoir, au fil des minutes, s’amenuise. La peur s’installe.
Soudain, du fond de la nuit et de la mer, il est 21 heures, nous entendons un cri. Nous courrons vers l’eau. Tentons de repérer sa provenance, crions à notre tour.
C’est Sat, je le reconnais. C’est son timbre. Nous ne le voyons pas, il est trop loin, mais il est là, il nous est rendu. Il faudra 15 minutes pour le voir enfin, arrivant dans un crawl de
somnambule, sans planche, sans gilet. Je vais à sa rencontre, dans l’eau noir. Je le mets sur mon dos. Il est exsangue. Il demande après les petits. Il les voit. Ils lui parlent. Il s’effondre en
pleurs. Nous appelons Najet. Il bredouille quelques bribes de mots. Il est hors de lui et mort de froid.
Sa réanimation commence, elle durera une heure. Avec des bananes cuites au feu de bois et du lait chaud. Avec Aya contre lui. Quand il retrouve la force de
parler, il me décrit son calvaire. Eric s’est séparé depuis deux heures. Chacun a fait son chemin. Ils ont tous les deux décidé de larguer les planches et les gilets de sauvetage. Eric
aussi.
Eric, piètre nageur, seul en pleine nuit, sans assistance et sans flotteur. A cet instant, je me dis que c’est fini. J’ai retrouvé mon pote, les enfants leur père.
Mais nous avons perdu un homme dans la bataille.
Il est 21h30. Arnaud s’annonce enfin. Nous allons partir à sa recherche. Je n’y crois pas, mais je monte sur la pirogue, pour faire le chemin en sens inverse. Dans
la clarté relative de la nuit, refaisant le parcours, je revois cette cote, les points de repères, la forme de la cime des arbres, d’une pointe à l’autre. Je revis ces heures, et la vision de la
première seconde, juste avant le naufrage, jaugeant la distance.
Je regarde à tout hasard dans la lueur du projecteur dirigé vers l’écume. Je vois la houle forcissant, les rouleaux, la crainte du pilote. Je ne vois pas Eric
affronter un tel océan tout seul. Et même s’il était encore là, je ne nous vois pas le trouver. Trop peu de lumière, trop peu de moyen. Trop besoin de miracle. Caro appelle une première fois sur
le portable d’Arnaud. Nous cherchons au mauvais endroit selon elle. Il est beaucoup plus près de la cote. Nous envisageons de faire demi-tour. Quelques coups d’œil alentour, à tout hasard. Sans y
croire.
Nouvel appel… C’est la plage. C’est incroyable. Ils ont retrouvé Eric. C’est fini.
La pirogue revient vers Eqwata. Je replonge dans l’eau. Je retrouve tout le monde autour du feu. Nous sommes légers et heureux.
Nous décidons d’embarquer au calme, quelques kilomètres plus loin, loin des vagues. Nous marchons le long de la plage. Caroline conduit Eric qui est aveugle.
Nous voyons le liseré blanc du sable de la grande baie des tortues, jusqu’à la Pointe Denis, et derrière, au loin, Libreville qui brille de tous ses
feux.
Le vent s’est calmé. La nuit est douce.
Nous partageons deux couvertures et un drap blanc et embarquons à nouveau.
Les enfants s’endorment sur le bateau. Sat et Eric aussi, me semble-t-il.
Caroline se pose sur mon épaule.
L’adrénaline reflue.
L’apaisement nous gagne à mesure que nous nous rapprochons de la ville.
L’eau de l’Estuaire du Komo est froide, dure et sombre.
Encore quelques vagues, et nous serons rendus chez nous.
Laurent
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