Jeudi 15 octobre 2009
4
15
/10
/Oct
/2009
07:54
La mort de Samuel Doe est racontée par Celestin Monga, dans son livre attachant,
Nihilisme et Nègritude (PUF,
2009).
"C'était en septembre 1990. Les rebelles de Prince Johnson avaient renversé le régime militaire de son ex-ami le dictateur-président Samuel Doe. Alors que ce dernier tentait de quitter le
pays, il avait été capturé au port de Monrovia, la capitale. Son tombeur avait alors fait filmer son interminable séance de mise à mort, et distribué des cassettes video qui se verndent encore
aujourd'hui comme des petits pains dans les vidéoclubs de la capitale du pays.
"On y voit Prince Johnson, pratiquement en transes, installé au premier rang, appréciant le spectacle sans mettre en doute son éthique et son esthétique, jouissant de pouvoir disposer du corps de
son prisonnier. Il transpire, sirote de temps à autre une bière, éructe et se fait éventer par une femme comme un champion de boxe entre deux rounds. On y voit également un bourreau doté du
physique de l'emploi - sa laideur frise la caricature. Prenant son rôle au sérieux, il a la concentration d'un astronaute qui s'apprêterait à s'envoler dans l'espace. Prouvant d'ailleurs qu'il est
un professionnel sérieux, il vérifie méticuleusement la qualité de son matériel - fouets, poignards, revolvers et autres divers ustensiles.
"Prince Johnson hurle des ordres à Samuel Doe, lui demandant son numéro de compte bancaire. Constatant au bout de quelques minutes que sa victime n'est pas en état de lui fournir cette information,
il ordonne à ses soldats de couper l'une après l'autre les deux oreilles de l'ancien chef d'Etat. Ce dernier hurle de douleur, s'écroule dans la mare de son propre sang et agonise
lentement. La camera tourne tranquillement, offrant des images en noir et blanc dont la médiocre qualité rend la scène encore plus irréelle. Difficile de ne pas penser à Platon en
regardant le rapport d'inhumanité qui transparaît de cette vidéo : viol de l'intègrité physique de l'adversaire ... , excitation sexuelle perverse de l'assassin, qui jouit visiblement du
spectacle et se fait d'ailleurs éventer par une femme que l'on devine être une de ses nombreuses compagnes ...
"A la suite de tels évenements, le Liberia a connu une longue période de troubles politiques avant d'élire pour la première fois en Afrique une femme président de la République. Après treize ans
d'exil au Nigeria, Prince Johnson est rentré tranquillement au pays où il a démocratiquement été élu sénateur. Interrogé sur d'éventuels remords qui lui aurrait laissé le souvenir du meurtre d'un
adversaire politique, il dit avoir la conscience intacte : "Non, Dieu s'est révèlé à moi à l'âge de 17 ans. J'ai appliqué à Doe la loi de Moïse : oeil pour oeil, dent pour dent ... et puis,
qu'est-ce qui vous prouve que je l'ai tué ? Est-ce qu'il est mort à la fin de la vidéo ?"
Voici une superbe photo du sénateur Prince "Yornie" Johnson, bonnet rouge. On voit bien sa bonne conscience, mais regardez aussi le sourire complice et entendu de son voisin.
http://www.evenement-bf.net/images/151_prince_johson.gif
Johnson, continue Celestin Monga, ne s'est pas défini lui-même comme un héros. "La misère et l'arbitraire qui rythment la vie de tous les jours témoignent surtout du fait que l'existence est
une forme d'agitation sans but ... toute action s'énonce sur fond de vide et d'irréalité. L'être humain est essentiellement un corps destiné à la ruine. Le fait d'en disposer à sa guise pour
assouvir temporairement quelques fantasmes de pouvoir ne change rien à l'équation fondamentale du quotidien.
"La violence s'impose comme une manière de donner une dimension éthique au mal qui constitue la trame et le fond sonore de l'existence."
Quelle "dimension éthique" ? Monga remarque qu'on peut toujours trouver une manière de justifier la violence comme la correction d'une injustice plus ancienne. Le peuple de Johnson avait ainsi été
persécuté par Doe. Mais je crois que, quand tu fais couper les oreilles d'un homme sous tes yeux, les justifications théoriques ne veulent plus dire grand'chose. Il y a quelque chose de
plus profond, à mon avis, dans cette idée d'une "éthique du mal". Ca me rappelle les chasseurs français qui justifient le meurtre de petits animaux innocents en demandant à leurs déttracteurs s'ils
ne mangent pas de viande. Moi aussi, je mange de la viande, mais si je devais tuer une vache quand j'ai envie d'un steack, je deviendrais vite végétarien. Pas par éthique, par faiblesse.
Oui, en tout cas on reparle de Prince Johnson, suite à la proclamation, aujourd'hui même, de la réelection de Ellen Johnson Sirleaf à la présidence du Liberia : elle est en effet soutenue par Prince Johnson, et le prix Nobel de la Paix qui lui a été attribué quelques jours auparavant n'a fait que brouiller les cartes, comme si la "communauté internationale" soutenait officiellement une femme qui est alliée à l'un des pires tueurs d'Afrique et ce avant que le peuple liberien n'ait exprimé sa volonté, comme si lui-même n'avait rien à dire.
Je crois que l'attribution de ce Nobel est une grave erreur diplomatique et qu'elle montre à quel point point les bien-pensants du jury nobel ignorent profondément les réalités africaines auxquelles ils font semblant de s'intéresser, ou alors qu'elles les dégoûtent tellement qu'ils refusent d'en tenir compte, ce que je crois vrai. Tout cela contribue seulement à entretenir le ressentiment des opinions africaines contre l'Occident.
Oui, bien sûr. La mort de Doe fait de ceux qui l'ont tué des assassins comme il l'était lui-même, semble-t-il. On n'élimine pas une faute en la punissant, on la redouble.
humainement parlant je pense que c'est attroce et très cruel ce qui est arrivé à Doé. c'est vrai que c'était un dictateur et sanguinaire dirigeant mais le faire mourire de la sorte (en le torturant) laisse sans voix et ne le distingue pas de ses assassins
Il y a une très belle chanson douce et plaintive, c'est la Rumba, de Fally Ipupa, la grande star de Kinshasa, qui commence comme ça (après les préliminaires d'usage, dans lesquels le chanteur mentionne tous ses sponsors) : "il est trois heures du matin ... " Après, c'est du Lingala, je ne comprends plus rien. Tant mieux, ça me laisse imaginer que ça parle de mes problèmes.
La chanson s'appelle Mioleseke, c'est sur l'album "Droit chemin". Il paraît qu'il va ou qu'il a déja sorti un nouvel album, "Arsenal des belles mélodies". Essayez d'écouter ça en vous disant que c'est une des musiques les plus profondément populaires d'Afrique. Ca exprime tous les tourments nocturnes de l'âme noire.
Quel récit, mes aïeux. Ben, tu poursuis une étrange série de portrazits de leaders sanguinaires. Veux-tu créer un climat d'horreur conradienne, distillé pernicieusement dans des billets, et ainsi corrompre nos âmes pures ?
Pourquoi pense-t-il à Platon, Célestin Mongo, d'après toi ?