Indigestion, anémie, consommation.

Publié le par ben

Cannibalisme mystique, 3

 

En Afrique centrale, l'imaginaire qui entoure l'acte de manger revêt une importance cruciale, c'est le moins qu'on puisse dire. Et l'acte de manger ne peut être séparé de l'union sexuelle. Par rapport à ces deux actes, l'anthropophagie et l'inceste apparaissent, comme, dit Lévi-Strauss, "les formes hyperboliques de l'union sexuelle et de la consommation alimentaire." Un autre ethnologue, Marc Augé, remarque dans "Un essai d'analyse "idéologique". Les métamorphoses du vampire, d'une société de consommation à l'autre", (in La construction du monde, Religion/représentation/idéologie, pp 112-134, Paris, Maspero, 1991, cité par Tonda) que "l''imaginaire de la manducation, dont l'anthropophagie sorcière est le parangon, parce qu'elle récapitule dans une même signification alimenter, tuer, rendre malade, est sujette à des mutations socioéconomiques globales."

 

Marc Augé, dans son étude concernant un phénomène ivoirien, avait relevé la mutation par laquelle on passait d'un modèle utilisant la notion d'anémie comme schèma central du vampirisme, à un nouveau modèle utilisant celle d'indigestion.  Dans le cas de l'anémie, qui concerne "l'ancienne société lignagière, on mourait ou tombait malade parce qu'on était mangé par l'autre, parent notamment, et l'affaiblissement progressif était lié, dans les sociétés de Basse Côte d'Ivoire, à l'action de l'autre qui buvait le sang de sa victime."

 

Sur ce premier modèle, un second se superpose : celui de l'"indigestion". "Etre malade ne signifie plus (...) que l'autre vous mange, mais plutot que je me suis attaqué à plus fort que moi, j'ai mangé une chair qui ne passe pas, je ne peux que m'accuser moi-même parma maladie (...) Pour guérir, il faut donc une confession complète : "équivalent du vomissement dans l'épreuve d'ordalie : un rejet total est la condition du salut." (Augé, p 134).

 

Tonda donne de ce type de "confession" un exemple congolais. En RdC, la multiplication des "enfants des rues", liée à la décomposition des liens sociaux familiaux traditionnels, par la menace qu'ils peuvent représenter, en fait une menace pour l'"ordre social" (peut-on vraiment parler d'"ordre social" en ce qui concerne Kinshasa?) conduit à la suspicion d'"enfants-sorciers", qui ont été étudiés par Filip de Boek  dans "Le deuxième monde, et les "enfants-sorciers" en République démocratique du congo", (Politique africaine, 80, décembre 2000, pp 41-42.) "L'administration générale de laxatifs et vomitifs", note de Boek, " vise à nettoyer le corps de ces enfants-sorciers de la viande des victimes qu'ils sont censés avoir mangées. Des morceaux de viiande et d'os mal digérés  ainsi que des objets de toutes sortes, retrouvés dans les vomissures et dans les selles, seront utilisés pour corroborer leur confession publique devant l'assemblée des membres de l'Eglise."  

 

"En Afrique centrale", affirme Tonda à la suite de de Boek, "il n'y a pas de changement manifeste de régime sur le plan du langage, comme nous venons de le voir. Au contraire, on mange toujours autant, voire même plus qu'avant. Manger, c'est aussi bien boire que manger. Et l'on accuse toujours les autres, aujourd'hui encore, de manger leurs victimes et de boire leur sang.

 

"Cependant, par rapport à Marc Augé, nous dirons que l'ancien régime était bel et bien marqué par l'indigestion, tadisque le nouveau l'est par la digestion. Mais il faut voir, à notre sens, l'ambivalence de cette indigestion qui, pour le cas traité par Augé, est pathologique : on est malade d'avoir mal digéré la chair de l'autre. C'est cette même indigestion qui caractérise en propre, dans plusieurs sociétés d'Afrique centrale, l'organe de sorcellerie Ce que mange le sorcier n'est pas digéré. En d'autres termes, la normalité du régime anti-capitaliste -chrétien  de la sorcellerie est dans l'indigestion" Et Tonda précise, en note : "Nous voulons dire que l'indigestion, comme principe, n'êtait pas , dans les sociétés anti-capitalistes et anti-chrétiennes, un principe réductible à la pathologie. C'est sous le régime du souverain moderne que ce régime tend à se réduire à une pathologie." (p. 213, note 35.)  

 

L'indigestion devient donc, dans l'imaginaire moderne de la sorcellerie, l'aspect pathollogique d'une réalité qui, dans son cas normal, est la destruction de ce qui est mangé, sans reste. Nos estomacs sont habitués à la suralimentation, digèrer n'est plus un problème. On entre dans un schèma de "consommation/consumation". La sorcellerie moderne n'est plus pratiquée par des sorciers de village;, mais par de "grosses légumes", comme disait le journaliste de l'Union. Ces commanditaires sont parfaitement intégrés dans la modernisation et la globalisation des sociétés africaines, ce sontr les principaux bénéficiaires de cette extension du système capitaliste aux sociétés traditionnelles africaines. Dès lors, le déeloppement de la sorcellerie dans les villes d'Afrique centrale ne saurait être analysé comme une réaction ou un processus de résistance identitaire la mondialisation : au contraire, elle marque l'introducttion des valeurs capitalistes de la consommation dans l'imaginaire sorcellaire et se réalise dans une ritualisation symbolique de la consommation et de la destruction de la vie humaine.

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