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Equateur noir
Voyage au coeur de l'Afrique
Les évenements de Lambaréné nous rappellent opportunément que les peuples d'Afrique centrale furent souvent accusés d'anthropophagie au début de l'époque coloniale. Il y avait tout un fantasme chez les Français d'Afrique, concernant les "mangeurs d'hommes", fantasme qui s'appuyait, semble-t-il, sur une lecture assez fausse de certains faits. Par exemple, le rituel fang de culte des morts, le Byeri, impliquait la conservation d'ossements des ancêtres dans un panier, qu'on ornait d'ailleurs d'un reliquaire, ou "tête de Byeri", dont le manche était fixé dans le panier. Je me souviens particulièrement de l'un d'eux, qui m'avait tellement séduit, dans les premiers mois qui suivirent notre installation au Gabon, qu'il me semble aujourd'hui que l'image de cette tête de reliquaire incarne pour moi la saveur de ces premiers mois que je passai sur le sol d'Afrique centrale. C'était une saveur bizarre, à la fois celle d'un accord total avec ce que je vivais, et en même temps d'une fatalité qui n'allait rien entraîner de positif. Il se trouve que ce reliquaire, qui m'avait si fortement marqué, fut sculpté par un artiste Betsi, groupe fang qui était installé sur les bords de l'Ogooué, non loin de Lambaréné.
http://detoursdesmondes.typepad.com/dtours_des_mondes/2007/10/byeri.html
Donc, le panier du Byeri contenait des morceaux d'os d'ancêtres, un peu comme un petit cimetière portatif, et il semble que certains coloniaux y virent sans doute trop vite des preuves d'anthrophagie. Les missions catholiques et protestantes, au début du XXe siècle, en pays Fang, arrachèrent aussi profondément qu'elles le purent ce culte des morts Aujourd'hui encore, ces rituels sont recouverts d'une lourde chape de silence. Soit ce type de tradition a été complètement oublié, recouvert par le christianisme ou des formes de syncrètisme comme le Bwiti, soit il est à tort assimilé à une forme de magie noire, alors que ce culte des ancêtres paraît avoir été relativement innocent, à la différence des pratiques d'envoûtement issues du Không ou Kon, auxquelles le sacifice rituel de Lambaréné semble pouvoir être associé, m'ont dit des amis fang. Mais la difficulté, me semble-t-il, c'est que tout ce que je trouve sur ce thème ne concerne que, soit d'anciennes pratiques d'anthropophagie liées à la famine, soit des rituels symbolisant l'anthropophagie, mais se jouant de manière imaginaire, ritualisant le fantasme sans le réaliser : le "cannibalisme mystique".
"Le processus de l'envoûtement consiste à 'manger sa victime'", écrivait R Bureau, un ethnologue, dans son Ethnosociologie religieuse des Duala et apparentés, en 1962. Au Gabon, il n'est pas rare d'entendre des gens te dire qu'ils vont te manger. J'ai même entendu une lycéenne dire qu'elle voulait"manger la philo" La philo, c'est un peu indigeste, mais un telle expression témoigne d'un louable appétit de sagesse. En tout cas, personne ne m'a jamais mordu, même en taxi ou au CEDOC, là où les gens sont vraiment énervés.
"Il est hautement probable que l'expression tient son origine de l'anthropophagie", continue Bureau. "Maintenant encore, l'ekon est censé manger le foie de ceux qu'il a "tués" De ce point de vue, qui paraît peut-être un peu daté, il y a une continuité entre les anciennes formes de cannibalisme et les rituels de sorcellerie contemporains, ceux-ci "modernisant" celles-là. Ce ne serait d'ailleurs pas sans rappeler ce que nous trouvons aussi dans le christianisme, qui se développa en référence plus ou moins symbolique, plus ou moins directe, avec d'anciens rituels de sacrifices humains, comme le montre l'histoire bien connue d'Abraham et d'Isaac dans la Génèse.
En réalité, si l'on suit Meinrad Hegba, un philosophe camerounais, auteur d'un livre sur la rationalité d'un discours africain sur les phénomènes paranormaux, cette approche confond deux formes distinctes de cannibalisme. Il y a le cannibalisme physique, l"'anthropophagie des peuplades primitives", et le "cannibalisme mystique" qu'il importe de placer sous son vrai jour, "spirituel", "si l'on ose dire", précise Hegba.
"En Afrique occidentale" écrivent M.C. et E Ortigues, (dans Oedipe africain, 1966), "on appelle sorcier celui qui a mangé de la viande de nuit, c'est-à-dire celui qui, à l'occasion de vols aériens nocturnes, s'empare de proies humaines qu'il dévore... La sorcellerie, en Afrique, admet de nombreuses variantes, mais elle se définit de façon constante par un fantasme d'anthropophagie nocturne et de mort dévorante." Donc, rassurons-nous, la sorcellerie ne pratique que sous une forme symbolique, le "fantasme", l'imaginaire de l'anthropophagie. Mais il n'y a pas de quoi se réjouir trop vite : "En bref", continue Hegba, "le cannibalisme mystique n'est pas l'anthropophagie au sens vulgaire. Il n'est pas davantage une manducation opérée exclusivement au niveau du fantasme., mais il comporte un meurtre authentique, une mise à mort lente et progressive perpétrée par des procédés occultes. "
Hegba remarque que, dans le cru et le cuit, Lévi-Strauss, le grand ethnologue français (ce grand mandarin de l'ethnologie française, devrais-je dire, qui a mis toutes ses facultés dans l'étude de peuples exotiques, à la seule condition qu'ils ne soient pas africains. On peut se demander par quel mystérieux snobisme Lévi-Strauss a toujours tenu l'Afrique à l'écart de ses préoccupations, alors que les Amazoniens étaient si chers à son coeur. Mais je m'égare.) Lévi-Strauss, donc, n'intègre nulle part l'anthropophagie dans un système de mythes. "Alors que d'autres mythèmes", remarque Hegba, "sont situés dans une savante combinatoire, le cannibalisme n'est affecté d'aucun indice de signification autre que symbolique. Il y a là, semble-t-il, une omission de taille" Moi, n'est-ce pas, ça me fait toujours plaisir de noter une "omission de taille" dans le travail de ces gens qui font figure de grands ayatollahs du systématisme dans la recherche universitaire. Mais voilà, Lévi-Strauss n'avait pas le "tropisme africain". Personne n'est parfait.
Comment fait-on pour manger de la viende humaine, peut-on vraiment soutenir le regard de notre frère dont la tête mijote dans la soupe ? Le cas est différent selon que l'on se situe dans le cadre de l'anthropophagie vulgaire ou dans celui du cannibalisme mystique. L'anthropohagie vulgaire évite, en quelque sorte, au cadavre de nourrir la terre et les animaux qui l'habitent, la communauté anthropophage s'élargit ainsi du corps de son ex-membre. Elle perpétue les morts dans les vivants. Elle a en somme une fonction sociale positive : éviter au corps humain de devenir animal ou minéral, le maintenir dans le règne de l'homme.
En revanche, "Le cannibalisme mystique suppose la transformation préalable de la victime humaine en animal", note Hegba, "Cette transformation passe nécessairement par l'intermédiation du Hu (Ewu, Ewusu.) " Nous connaissons déja l'Ewu, cet affreux sale gosse cauchemardesque, incarnation du Mal, que nous avons rencontré dans le mythe de l'Evus Ainsi, continue Hegba, "l'Evus n'êtant que la représentation symbolique du mal radical, j'en concluais que la transformation et la consommation étaient elles-mêmes symboliques.Mais même alors symbolique ne signifiait pas imaginaire."
Pour Lévi-Strauss, l'anthropophagie primitive symbolise l'inceste. J'ignore absolument en vertu de quels codes précolombiens on peut lier cannibalisme à inceste, et cette interprètation paraît un peu tirée par les cheveux, rien ne semble la corroborer en Afrique. Mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel, c'est plutot de savoir si le cannibalisme mystique reste purement imaginaire, ou s'il est réalisé, et si, dès lors, on pouvait rattacher le cas de Lambaréné à cette tradition. Or, souligne Hegba, en un sens, le symbole joue, symbolise, une pratique insupportable au corps social et la maintient dans l'imaginaire. Il canalise le fantasme, incestueux ou autre, dans une pratique ritualisée, qui diffère en nature de la pratique fantasmée et prohibée. Il évite ainsi sa réalisation. Donc, le symbole devenait bien gentil, il neutralisait les pulsions mauvaises, etc.
Mais le symbole n'est pas vraiment gentil parce qu'il n'est pas seulement ce qui maintient dans imaginaire, il est d'abord réel. Il est un objet ou un acte. Alors voilà : il y a une manière matérielle de symboliser l'acte par lequel on cannibalise mystiquement son prochain : c'est l'anthropophagie physique. Cette anthropophagie reste bien symbolique : ce n'est pas la même personne qui est sacrifiée et consommée (un petit enfant) et qui est cannibalisée mystiquement (un ennemi quelconque, rival ou concurrent). Donc, c'est à la fois symbolique (on garde la différence entre l'acte réel et l'acte fantasmé) et réel (on égorge et on mange)
Trois choses apparaissent alors : d'abord, la suppression plus ou moins complète de la fonction prophylactique du symbole, celle de protèger la frontière de l'imaginaire, qui passe à la trappe mystique. Mais l'imaginaire, comme disait Deleuze, ce n'est pas un concept intéressant. Ce qui est plus interessant et bien plus sinistre, c'est que, dans cette suppression, la vie du petit garçon de Lambaréné n'est plus qu'un symbole, même pas cet ingrédient mystique dont on aurait pu vouloir capter la force : la vraie force, c'est l'Ewus ; il n'est plus que le matériau du symbole, le symbole de la seule cannibalisation sérieuse, la cannibalisation mystique. C'est cette dernière qui est le but final du sacrifice rituel, il y a un mépris du mystique pour la vie humaine qui se trouve dans un ordre séparé et inférieur. Ce n'est plus du tout comme si le sacrifice de l'enfant avait servi à capter son potentiel, comme je l'avais cru d'abord, ce qui aurait conféré une certaine dignité à son sacrifice. La vie de l'enfant n'avait pas de valeur réelle, sa fonction n'était que de symboliser la valeur mystique.
Enfin, si on pousse l'analyse de Hegba plus loin qu'il ne le fait lui-même, on voit que l'"anthropophagie vulgaire" symbolise le "cannibalisme mystique" qui lui-même symbolise en retour une scène d'anthropophagie primitive : parfait cercle vicieux, dans lequel s'enferme la logique de la pensée nocturne.
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