Mercredi 10 août 2011 3 10 /08 /Août /2011 10:43

Donc, le Gabon, pour moi, c'est pratiquement terminé. J'aurai bien sûr à y  passer encore assez souvent, mais ce ne sera plus la même chose. Ce qui me frappe et m'attriste un peu, c'est l'indifférence avec laquelle je "quitte".  

 

J'ai passé beaucoup de temps avec une famille d'amis Fang en Juillet ; ils m'ont présenté leurs "endroits", en particulier à Lalala et, derrière la pharmacie des Akébés, une "maison de famille", dans un quartier où il n'y a pas de Blancs, un quartier vraiment misérable de Libreville. Dans la vieille case, retapée de bric et de broc, à laquelle on accède par un sentier qui descend en serpentant dans le bidonville, le soir où j'y ai été invité pour la première fois, il y avait, allongée sur un canapé, une fille, cousine ou nièce, d'une vingtaine d'années, en train de vomir dans une petite cuvette et de mourir du sida. Sa fille, une gamine de quatre ou cinq ans, venait la voir et jouer près d'elle ; comme j'étais assis juste à côté, j'ai croisé le regard de la malade, qui ne s'est éveillé que lorsque je lui ai demandé comment s'appelait la gamine : elle m'a donné son prénom avec un sourire faible. Dehors, les hommes buvaient des bières. Je regardais distraitement un film américain à la télé, en face de mon fauteuil. Au bout d'un moment, les femmes ont emmené la malade ; je suis sorti me "soulager", comme on dit au Gabon : c'était dans une cour, derrière la maison. De la cour, située au flac d'une colline, on voyait les Akébés, leurs lumières tremblotantes, les cases noires serrées les unes contre les autres, et, de temps en temps, les feux d'un taxi en maraude. Le matin même de mon départ, la fille est morte dans une clinique de Libreville. On meurt aussi ailleurs, certes, en Europe et dans le monde dit "développé" ; moins jeune cependant et pas avec la même dégoutante rapidité.

 

C'est un peu comme chez Proust. Quand je repense à l'émotion qui me touchait au spectacle de cette Afrique, lorsque je m'en sentais exclu, comme lorsque j'y revins il y a deux ans  lorsque j'écrivais "Retour en Afrique" (http://equateurnoir.over-blog.com/article-35483637.html) je ressens l'absence de cette émotion, ou plus exactement le souvenir de sa présence, comparé à mon indifférence actuelle, avec un peu d'étonnement et de regret. . Ce désir douloureux paraissait le seul sentiment convenable à la situation du voyageur, qui, s'il ne le ressent pas, montre qu'il aurait dû rester chez lui, et, s'il le dépasse en croyant réaliser ce désir, perd conscience de la distance réelle qui le sépare objectivement des pays qu'il ne fait jamais que visiter en étranger. Même si tu t'"intègres" aussi profondément que tu le peux, tu restes un riche et un Blanc, et si tu continues à avoir envie de t'intégrer, c'est bien que tu ne l'es pas encore. Mais lorsque tu comprends que cette "intégration" impossible qui te paraissait tellement désirable, n'a finalement pas de valeur, parce qu'on n'aime pas une culture, un pays ou un lieu réels, mais seulement vaincre la distance qui nous en sépare, alors disparaît aussi le désir. Rien n'est plus triste que de vérifier en soi l'inconstance des sentiments, remarquait Proust.

 

Ces quartiers, ces "lieux" pour reprendre la terminologie de Proust, comme Lalala ou les Akébés, ils ont eu pour moi la signification d'emblèmes de ce que je ne pouvais avoir mais qui éveillait en moi une curiosité plus forte. Un des tous premiers contacts que j'eus avec LIbreville, ce fut avec ces endroits ( http://equateurnoir.over-blog.com/article-22664605.html ) ; aujourd'hui, je ne saurais dire que je les ai "eus" comme ces touristes qui disent "j'ai fait l'Afrique", même si j'y ai finalement passé du temps ; mais que les "avoir" n'a plus la même nécessité. C'est aussi qu'il y a cette autre Afrique, le Tchad, qui impose d'autres pensées, même s'il est vrai qu'on ne désire pas deux fois si fort.

 

En France, je traverse en voiture les communes de ma ville natale, Firminy, Le Chambon Feugerolles, des endroits qui ressemblent en été à des banlieues désertes avec leurs ronds-points uniformes, leurs zones industrielles qui semblent désaffectées avant même de l'être, les parkings vides devant les supermarchés avec leur inutile marquage au sol d'un blanc flambant neuf, les barres grises d'habitations à loyer modéré. Pour être complet, il faudrait aussi parler de l'ennui du retour : depuis Ulysse et l'odyssée, on a pris l'habitude de considérer le retour au pays natal comme le bien suprême du voyageur. "Heureux qui comme Ulysse..." Même dans la tradition chinoise que j'ai tellement aimé, "rentrer à la maison" (mourir) était considéré comme la fin du voyage. Mais il faut aussi prolonger le récit : décrire les conversations de tes anciens amis dans lesquelles rien ne te concerne, les journées passées à se demander ce qu'on peut bien faire en France pour s'occuper, en dehors des courses au centre commercial du coin ; les inévitables soldes, la vieillesse qui gagne,  la maison du retour écoeurant. 

Par ben - Publié dans : Libreville
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