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Equateur noir
Voyage au coeur de l'Afrique
Donc, le Gabon, pour moi, c'est pratiquement terminé. J'aurai bien sûr à y passer encore assez souvent, mais ce ne sera plus la même chose. Ce qui me frappe et m'attriste un peu, c'est l'indifférence avec laquelle je "quitte".
J'ai passé beaucoup de temps avec une famille d'amis Fang en Juillet ; ils m'ont présenté leurs "endroits", en particulier à Lalala et, derrière la pharmacie des Akébés, une "maison de famille", dans un quartier où il n'y a pas de Blancs, un quartier vraiment misérable de Libreville. Dans la vieille case, retapée de bric et de broc, à laquelle on accède par un sentier qui descend en serpentant dans le bidonville, le soir où j'y ai été invité pour la première fois, il y avait, allongée sur un canapé, une fille, cousine ou nièce, d'une vingtaine d'années, en train de vomir dans une petite cuvette et de mourir du sida. Sa fille, une gamine de quatre ou cinq ans, venait la voir et jouer près d'elle ; comme j'étais assis juste à côté, j'ai croisé le regard de la malade, qui ne s'est éveillé que lorsque je lui ai demandé comment s'appelait la gamine : elle m'a donné son prénom avec un sourire faible. Dehors, les hommes buvaient des bières. Je regardais distraitement un film américain à la télé, en face de mon fauteuil. Au bout d'un moment, les femmes ont emmené la malade ; je suis sorti me "soulager", comme on dit au Gabon : c'était dans une cour, derrière la maison. De la cour, située au flac d'une colline, on voyait les Akébés, leurs lumières tremblotantes, les cases noires serrées les unes contre les autres, et, de temps en temps, les feux d'un taxi en maraude. Le matin même de mon départ, la fille est morte dans une clinique de Libreville. On meurt aussi ailleurs, certes, en Europe et dans le monde dit "développé" ; moins jeune cependant et pas avec la même dégoutante rapidité.
C'est un peu comme chez Proust. Quand je repense à l'émotion qui me touchait au spectacle de cette Afrique, lorsque je m'en sentais exclu, comme lorsque j'y revins il y a deux ans lorsque j'écrivais "Retour en Afrique" (http://equateurnoir.over-blog.com/article-35483637.html) je ressens l'absence de cette émotion, ou plus exactement le souvenir de sa présence, comparé à mon indifférence actuelle, avec un peu d'étonnement et de regret. . Ce désir douloureux paraissait le seul sentiment convenable à la situation du voyageur, qui, s'il ne le ressent pas, montre qu'il aurait dû rester chez lui, et, s'il le dépasse en croyant réaliser ce désir, perd conscience de la distance réelle qui le sépare objectivement des pays qu'il ne fait jamais que visiter en étranger. Même si tu t'"intègres" aussi profondément que tu le peux, tu restes un riche et un Blanc, et si tu continues à avoir envie de t'intégrer, c'est bien que tu ne l'es pas encore. Mais lorsque tu comprends que cette "intégration" impossible qui te paraissait tellement désirable, n'a finalement pas de valeur, parce qu'on n'aime pas une culture, un pays ou un lieu réels, mais seulement vaincre la distance qui nous en sépare, alors disparaît aussi le désir. Rien n'est plus triste que de vérifier en soi l'inconstance des sentiments, remarquait Proust.
Ces quartiers, ces "lieux" pour reprendre la terminologie de Proust, comme Lalala ou les Akébés, ils ont eu pour moi la signification d'emblèmes de ce que je ne pouvais avoir mais qui éveillait en moi une curiosité plus forte. Un des tous premiers contacts que j'eus avec LIbreville, ce fut avec ces endroits ( http://equateurnoir.over-blog.com/article-22664605.html ) ; aujourd'hui, je ne saurais dire que je les ai "eus" comme ces touristes qui disent "j'ai fait l'Afrique", même si j'y ai finalement passé du temps ; mais que les "avoir" n'a plus la même nécessité. C'est aussi qu'il y a cette autre Afrique, le Tchad, qui impose d'autres pensées, même s'il est vrai qu'on ne désire pas deux fois si fort.
En France, je traverse en voiture les communes de ma ville natale, Firminy, Le Chambon Feugerolles, des endroits qui ressemblent en été à des banlieues désertes avec leurs ronds-points uniformes, leurs zones industrielles qui semblent désaffectées avant même de l'être, les parkings vides devant les supermarchés avec leur inutile marquage au sol d'un blanc flambant neuf, les barres grises d'habitations à loyer modéré. Pour être complet, il faudrait aussi parler de l'ennui du retour : depuis Ulysse et l'odyssée, on a pris l'habitude de considérer le retour au pays natal comme le bien suprême du voyageur. "Heureux qui comme Ulysse..." Même dans la tradition chinoise que j'ai tellement aimé, "rentrer à la maison" (mourir) était considéré comme la fin du voyage. Mais il faut aussi prolonger le récit : décrire les conversations de tes anciens amis dans lesquelles rien ne te concerne, les journées passées à se demander ce qu'on peut bien faire en France pour s'occuper, en dehors des courses au centre commercial du coin ; les inévitables soldes, la vieillesse qui gagne, la maison du retour écoeurant.
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Merci pour cette reponse Agat'you. C'est chouette que tu reprennes la main du blog. A tres vite par ecrit, ma petite correspondante.
Interessant Benoit et j'aime ton dernier paragraphe sur le retour (StE, ses rond-points, ses supermarches, Auchan). Je n'arrive pas vraiment a formuler ce que je pense sur le retour et le decalage mais ce theme m'interesse beaucoup.
Je crois que l'expatriation, meme dans un pays tres proche du tien, et le voyage te font constamment devoir jouer et te balader sur des echelles temporelles, geographiques et culturelles, comme un parcours mental avec des points de reference, des epoques que tu lierais constamment pour rattraper des distances, combler des trous, remplir des blancs.
Bon ca n'a pas beaucoup de sens...
Tu déconnes, ça a bien sûr du sens ce que tu écris Agnès chérie.
L'expatriation prend couleur d'exil quand il se prolonge et de toute façon bouleverse tous les repères spatiotemporels et affectifs, rendant caduques les grilles habituelles de lecture de sa vie.
Merci de vos remarques.
D'abord, il me semble que la distance est bien réelle, "objective". Pour reprendre ce que je disais, un expatrié dans un pays du Tiers Monde ne vivra jamais vraiment comme un "autochtone" en raison de sa position économique très éloignée de celle des autochtones. Donc, même si lui-même, subjectivement, il a l'impression de vivre avec eux, il ne vit pas du tout ce qu'ils vivent. Je connais plein de Français qui se racontent qu'ils sont devenus "blanc dehors, noir dedans" mais qui seraient incapables de partager ce que vivent quotidiennement la grande majorité des Africains.
Après, bien sûr, on peut aussi aimer des choses qu'on vit et des surtout des gens qu'on rencontre... Mais je dirais que la condition de cette amitié, c'est d'abord d'être conscient de la distance qui nous sépare et, ensuite, de savoir rester à sa place. Beaucoup finissent par en vouloir aux gens parce qu'ils ont été déçus lorsqu'ils ont compris que ceux qu'ils croyaient être leurs "frères" les regardaient en fait tout autrement... et dans ce cas, la déception vient du manque de conscience dont ils sont seuls responsables.
Par exemple, se faire voler par un ami, quelqu'un qu'on croyait vraiment proche, un "frère", c'est très désagréable quand on ne perçoit pas l'immensité de la pauvreté et le désespoir que ça crèe .. Alors on en veut aux gens comme si c'était une faute grave, une injure à la confiance qu'on avait établie - sans voir que toi-même, dans la même situation, tu aurais volé plus. Mais tu ne le vois pas parce qu'en fait, tu ne t'es jamais vraiment intéressé à la situation réelle de ces gens que tu disais tes "frères", tu ne regardais que ton fantasme de l'Africain "cool".
Merci pour moi Ben ça fait plaisir.
Cependant, on n'est jamais obligé de voler son frère, sa soeur, son ami. Pauvre ou pas, ça reste une trahison. Surtout quand on donne déjà beaucoup.
Je crois qu'à certains égards tu es un peu à côté. On appelle ça en anthropo le "particularisme". L'autre est différent donc inateignable, tout se justifie et on ne peut pas trouver de terrain d'entente commun, de valeurs communes. fixité, staticité dans des systèmes d'irrespect mutuel. Non, je n'adhère pas. en France aussi tu aurais beaucoup de mal à vivre dans certains milieux très pauvres et pour tant ça n'exclu pas que tu sois français, ça n'exclue pas que tu possèdes une culture commune avec ces gens là. Les écarts se creusent entre pauvres et riches de partout, ça craind, et c'est très difficile d'éviter la convoitise et la jalousie d'une part, le mépris et l'exclusion d'autre part. Mais on peut essayer quand même et donner à chacun ce dont il a besoin.
Vous avez ecrit un tres joli billet mais tout de meme,
on n'aime pas une culture, un pays ou un lieu réels, mais seulement vaincre la distance qui nous en sépare,
cela voudrait dire que l'on a le droit d'aimer ou que l'on peut aimer une culture, un pays, que si l'on est ne dans ce pays, dans cette culture donnee. Ce serait bien triste non? :-)
Il vous est sans doute arrive de vous abandonner au plaisir de partager des moments de jeu, de joie, de tristesse avec des autochtones, et dans ces moments d'oublier votre condition d'etranger (en tout cas je vous le souhaite). Dans ces moments-la, on vit "en direct", sans aucune distance ou tentative de distanciation le moment present. Et je crois que dans ces moments-la on aime, sans se demander si l'on aime ou pas d'ailleurs.
Je crois que c'est le souvenir de ces moments-la qui un jour ou l'autre, peut faire reveiller le desir de se plonger a nouveau dans cette deuxieme culture, etrangere, que l'on s'est choisie.
Comme je te comprends Ben !!! Même si ce n'était pas ds les mêmes conditions, j'ai beaucoup voyagé et senti la même chose en rentrant et cela ne m'a jamais quitté.
Je te fais de grosses grosses bises. A bientôt , bonne chance et bon courage.
Michèle.