Equateur noir
Voyage au coeur de l'Afrique
Ben, salut.
Je réponds publiquement à la partie de ton mail évoquant les craintes congolaises de guerre au Gabon. Pour le moment, à part des épiphénomènes de violence sporadiques et individualisés
prévisibles et non épuisables -banditisme de " bandits", comme on les appelle ici à juste titre- l'ambiance à Libreville est très calme. Les boîtes de nuit, bars de nuit sont
fermés, la plupart des gens s'interdisent de faire la fête. On voit des militaires souriants et détendus disséminés partout dans la ville (enfin une vraie mission, enfin un regard
favorable du peuple qui aime à se sentir protégé), et les gens calmes, confiants ou pas dans les changements à venir et aussi respectueux de la période de deuil de celui qui a régné durant 40 ans
en Papa. Cette génération, celle d'avant et la précédente n'ont vu que lui au pouvoir et bien que critiques, bien des gens se sentent vraiment chamboulés par ce départ qui, s'il a tellement était
attendu et fantasmé, n'en est pas moins finalement et après tout ce temps, surprenant.
Je rebondis sur l'idée de fantasme à propos de la perception du peuple du pays frère et voisin du Gabon, le Congo, qui a connu il y a peu la guerre civile - et comme l'a écrit le grand
Pascal " les guerres civiles sont le pire des maux", marquant de leur empreinte durablement les peuples en leur ôtant il me semble jusqu'à la confiance en la possibilité de la paix.
Normal donc en un sens que le pays hanté par la guerre voit avec crainte le changement dans le pays d'à côté, des projections et des fantasmes interférant avec la vision du réel.
Ici, on craint aussi le conflit. Mais les gabonais aiment la paix et sont prêts à la préserver, jusque dans les quartiers autour du banditisme ( les voleurs sont méprisés et n'ont pas intérêt à
se faire prendre, le lynchage spontané sur la place publique existe et une surveillance des rues par les plus jeunes, relayée par l'autorité et le respect des aînés est un système qui montre son
efficacité).
Cependant, on ne sait pas s'il n'y aura pas une montée de tension dans le pays au moment des élections. Par ailleurs on ne sait pas quand cette élection aura lieu et si elle n'aura pas du
mal à s'organiser. Ce que je perçois pour l'instant ( il s'agit peut-être de ma part aussi de projections et de fantasmes) c'est une maîtrise apparente de la situation par le corps étatique et
administratif. La structure de base semble forte, le pays ne s'est pas arrêté de fonctionner, la constitution est respectée, il y a comme un effet de mobilisation. On a présenté les
candidats dans les médias, on commence les sondages... Tout porte à croire que ça pourrait se passer "comme en France" , je veux dire au niveau du déroulement des choses. Avec les mêmes passions
politiques aussi et les mêmes désillusions. La sensation de la prééminence du modèle structurel étatique français au Gabon, forte quand nous sommes arrivés, me réapparaît avec
force. C'est intéressant d'ailleurs de voir comme les gabonais possèdent la double culture française et gabonaise ( cette dernière variant selon les ethnies).
Mais il y a quelque chose d'autre : d'autres problématiques liées à la structure sociale fondée sur la famille élargie ( tu peux d'ailleurs faire l'agitateur ici, il y aura toujours quelqu'un
pour te ramener à l'ordre dit-on) et à une certaine philosophie de l'argent qui fait que le Gabon n'est pas un "état providence", même s'il est structurellement organisé pour l'être. Ce
concept bien ancré dans notre système de pensée français, fait marrer tout le monde ici. Quand t'es dans la merde ici - comme beaucoup de gens le sont-, ça rigole pas, tu peux espérer
de l'aide, mais t'en sortir franchement, faut pas rêver. C'est les galères et la débrouille au quotidien, alors la politique, c'est pas le problème. Même si au fond, on aimerait vraiment que ça
change...
Qui sait ?
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