Equateur noir
Voyage au coeur de l'Afrique
Nous sommes à la terrasse d'un restaurant africain de Pointe-Noire, "Chez Gaspard". Les repas y sont de très bonne qualité, pour cinq ou six mille XAF on mange des brochettes de poisson, des
épinards en branche, du manioc très doux, des bananes frites, des soles grillées, des brochettes de viande, ( la seule viande de boeuf correcte que j'aie mangé en un an ... ) Du caviar
de concombres, j'oubliais le délicieux caviar de concombres. La soirée est douce et assez fraîche, c'est la saison sèche et les températures ont très nettement baissé, on se sent bien.
Le restaurant se situe dans le grand quartier populaire de Pointe Noire, "La Cité". Pointe Noire a été construite dans l'après-guerre sur des plans de l'Administration coloniale et la ville
présente cette caractéristique que les quartiers noirs et blancs y sont très nettement séparés. Le quartier blanc ressemble à n'importe quel port avec son avenue, quelques boutiques, une gare, un
lycée ... Le quartier africain a été construit sur un modéle curieux : on y rentre par un carrefour où l'avenue qui vient du centre ville se divise en sept rues qui s'engagent en éventail dans un
labyrinythe de maisons basses, plus ou moins décrépites, et, tout à coup, c'est très peuplé : il y a un grand marché permanent, des petits vendeurs partout, du bruit, de la vie, des
gens, des ordures partout. Le voyageur qui vient de chez les Blancs, les Mundele, comme on dit en Lingala, se sent revivre
Le jour, tout est gris, le ciel, les maisons, les trottoirs, la poussière qui s'insinue partout ; la nuit, il n'y a pas d'éclairage public : seuls les braseros des vendeurs de brochettes,
les lampes à pétrole et les lumières de ceux qui disposent d'un groupe éléctrogène peuvent écarter l'obscurité. Moi, je n'avais encore jamais vu de près une ville sans éclairage public ; c'est
sans doute pour cette raison que je suis aussi fortement impressionné par l'ambiance qui y règne.
"J'étais à Brazza pendant la guerre", nous raconte un collègue. "Brazza", Brazzaville, à l'intérieur du pays, sur le fleuve Congo, est la capitale de la République Populaire du Congo,
et a subi une guerre civile très dure, il y a quelques années. On parle de la "bataille de Brazza" pour désigner les combats à l'arme lourde qui ont opposé, en plein centre ville, les partisans
de Sassou Nguesso, qui voulait reprendre le pouvoir après l'avoir perdu aux dernières élections, et Lissouba, le président en titre. "Nous habitions sur le Plateau, le centre ville de Brazza, au
bord d'une espèce de ravin, -il y a là des ravins creusés par la pluie qui fissurent les bords du Plateau ... ; la nuit, des tirs d'artillerie survolaient la maison ... on a fini par être évacués
par un Transal de l'armée française", ces gros avions de transport de troupes basés à Libreville. "Je suis assez anti-militariste", continue le collègue, "mon père était militaire, mais je
n'oublierai pas ces soldats qui risquaient leur vie pour nous faire une sorte de bouclier humain jusqu'à l'avion ..."
Autour de nous, il y a ces Noirs qui forment la population des quartiers populaires, la grande masse de ceux qui n'ont pas, comme nous, les Mundele, été évacués par l'armée française, ceux
qui ont été "bombés", comme le dit une chansion populaire : bombés dans leurs maisons, bombés en tentant de s'échapper, bombés en famille, dans leurs cabanes, bombés à la Kalash ou
d'un hélicoptère ... Ce sont pour une grande part les réfugiés qui peuplent aujourd'hui Pointe Noire. On dit que la France a joué un rôle assez trouble dans cette guerre civile. Mais
maintenant, nous, les Mundele, on mange nos bananes, notre poisson grillé, nos épinards. Tout est délicieux, la nuit est douce, la Cité bruisse doucement de la rumeur des taxis, des filles qui
chantent, de la rumba qui s'échappe du bar voisin.
Derniers Commentaires