Partager l'article ! L'autre mer.: C'était un matin où nous avions dormi dans notre case du Cap des Pères, les enfants et moi. Dormir dans une "case", c'est une ex ...
Equateur noir
Voyage au coeur de l'Afrique
C'était un matin où nous avions dormi dans notre case du Cap des Pères, les enfants et moi. Dormir dans une "case", c'est une expérience. A la différence d'un appartement dans lequel on est
relativement isolé de la chaleur, de l'humidité et des insectes, dans la case, dont les cloisons sont en bois, et dont il faut laisser portes et fenêtres ouvertes pour avoir de l'air, pas
de clim, pas de frigo, il n'y a pas autant de protections qu'à Libreville.
A deux ou trois heures du matin, les chiens du village se mettent tous à japer en même temps. A six heures et demie, le jour réveille tout le monde. Guillaume veut fare pipi, Gaspard grogne.
Jacques est de mauvais poil, tout le monde est un peu fatigué. Il fait déja chaud, aussi chaud que la veille au soir. Nous sortons vite déjeuner sur la veranda avant que la mauvaise humeur ne
gagne l'ensemble de la troupe.
On descend vers la plage. Le ciel est gris, la mer est basse. L'eau paraît tiède, elle ne nous donne pas la sensation de nous laver, on reste un peu poisseux. Il n'y a pas eu de rafraîchissement,
le monde paraît aussi vieux que la veille. Il n'y a pas de renouveau, il n'y aura pas de rédemption ce matin. Pourtant, dans le gris et dans cette somnolence, on trouve une sorte de lucidité et
d'émotion.
Une vieille passe, en pagne sale et échiré, traînant un filet de pêche, une machette à la main droite, marmonnant pour sa seule gouverne la poursuite de sa pensée. La mer bouge très doucement, un
pêcheur, debout sur le récif de corail, fixe l'horizon vide. On a descendu le poste, Jacques met un disque d'Interpol, je m'assieds sur une bille de bois, un peu somnolent. Jacques me dit qu'il
trouve cet album larmoyant, moi je trouve que ça correspond tout à fait à quelque chose.
"Toi, ô Zarathoustra, tu voulais apercevoir le fond et l'arrière-fond de toutes choses ! Il te fallut donc passer sur toi-même pour monter, - au-delà, plus haut, jusqu'à ce que les étoiles soient
en-dessous de toi !"
Ainsi se parlait Zarathoustra, et lorsqu'il arriva sur la hauteur de la crète, il vit l'autre mer qui était étendue devant lui : alors il demeura immobile et il garda longtemps le silence. Mais à
cette hauteur la nuit était froide et claire et étoilée.
Je reconnais mon sort, dit-il enfin avec tristesse. Allons, je suis prêt. Ma dernière solitude vient de commencer.
Ah, mer triste et noire en-dessous de moi ! Ah, sombre et nocturne mécontentement ! Ah, destinée, océan ! C'est vers vous qu'il faut que je descende !
- Plus bas dans la douleur que je ne suis jamais descendu, jusque dans l'onde la plus noire ... D'où viennent les plus hautes montagnes ? C'est ce que j'ai demandé jadis. Alors, j'ai
appris qu'elles viennent de la mer... C'est du plus bas que le plus haut doit atteindre son sommet.
Ainsi parlait Zarathoustra au sommet de la montagne où il faisait foid ; mais lorsqu'il arriva près de la mer et qu'il finit par être seul parmi les récifs, il se sentit fatigué et plus que
jamais rempli de nostalgie.
Tout dort encore maintenant, dit-il; la mer aussi est endormie. Son oeil regarde vers moi, étrange et somnolent.
Mais son haleine est chaude, je le sens. Et je sens aussi qu'elle rêve. Elle rêve en s'agitant, sur de durs coussins.
Tandis que Zarathoustra parlait ainsi, il se mit à rire sur lui-même avec mélancolie et amertume. Comment ! Zarathoustra ! dit-il, tu veux encore chanter des
consolations à la mer ! Hélas, Zarathoustra, fou riche d'amour, ivre de confiance ? Mais toujours tu fus ainsi : tu t'es toujours approché familièrement de toutes les choses terribles. Tu voulais
caresser tous les monstres. Le souffle d'une chaude haleine - ; et immédiatement tu étais prêt à aimer et à attirer contre toi.
L'amour est le danger du plus solitaire ; l'amour de toute chose pourvu qu'elle soit vivante ! Elles prêtent vraiment à rire, ma folie et ma modestie dans l'amour !"
Friedrich Nietszche, Ainsi parlait Zarathoustra, III, "le voyageur".
| Mai 2012 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | |||||
| 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | ||||
| 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | ||||
| 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | ||||
| 28 | 29 | 30 | 31 | |||||||
|
||||||||||
Derniers Commentaires