La Vénus Pahouine et la tête de reliquaire betsi ont fait partie, toutes deux, de la collection d'"art nègre" d'un sculpteur américain, Jacob Epstein. Epstein, 1880-1959, passa une
partie de sa jeunesse à Paris où il rencontra Modigliani et Picasso, avant de s'installer en Angleterre, et d'y contribuer au mouvement "vorticicist", un groupe d'artistes futuro-cubistes.
On peut se demander dans quelle mesure cette collection, très riche et qui contient les oeuvres les plus connues de la statuaire fang, a pu influencer les sculptures de Epstein. Personnellement,
je ne vois pas vraiment. L'influence doit être souterraine et globale, Epstein ne semble pas, à la différence de Picasso ou de Modigliani, avoir repris directement de formes précises.
Comparons donc cette tête de reliquaire, que nous connaissons déja, mais que nous ne nous lassons pas de contempler :
avec cette sculpture célèbre de Jacob Epstein, The Rock Drill, 1913-1916, conservée au Museum of Modern Art, le "Moma" de New York :
http://www.eppingforestdc.gov.uk/Library/Images/Misc/History/EpsteinRockDrill.jpg
On retrouve peut-être le long nez des masques fang, mais en-dehors de ça, la ressemblance est limitée. Les artistes de l'époque cherchaient dans l'"art nègre" un moyen de sortir de l'héritage
greco-romain pour mettre à jour une nouvelle esthétique. "A la fin, tu es las des antiquités greco-romaines", disait Apollinaire. L'art grec, en particulier, avait imposé un canon de beauté fondé
sur l'harmonie des proportions et ainsi figé un idéal stéréotypé et un peu inexpressif, avec sa propre caricature répètée jusqu'à la nausée dans le style pompier du XIXe: nez grec, front
grec, corps d'éphèbe grec... Les sculptures fang apportaient, avec leur exotisme sauvage et ténèbreux, une puissance de renouveau : la possibilité de déformer certaines parties du visage,
par exemple le nez ou le menton, de les agrandir, pour augmenter l'expressivité de l'oeuvre et sans aller vers le grotesque de la caricature. On gagnait ainsi en force et en vitalité ce
qu'on perdait en harmonie. En même temps, en s'éloignant des canons de la beauté classique, on approchait aussi d'une certaine forme de laideur.
The rock drill ( le "marteau-piqueur ? ou le "grand singe de pierre "? qu'en disent les anglophones?) est ainsi représentatif de cette recherche expressioniste de stylisation de la forme
qui était déja présente dans la statuaire fang depuis des siècles. Il montre sous une forme roboïde ( forme reprise par les concepteurs des
bionicle de chez Lego,me semble-t-il )
l'agressivité de la technique, sa beauté et peut-être aussi sa bêtise, regardez donc l'expression de la tête, son regard borné.
http://www.moma.org/collection/browse_results.php?object_id=81041
Epstein l'a mutilé après la guerre de 1914, en lui enlevant un bras : il voulait ainsi montrer cette tendance vers l'auto-destruction qui était devenue celle de l'humanité
impérialiste et techniciste européenne, en en faisant ainsi un de ces mutilés de la Grande Guerre, comme ceux que peignaient les expressionistes allemands à la même époque. Une vingtaine de
millions de morts, des masses de mutilés, gazés, ravagés et en pure perte, comme si les grandes puissances avaient eu besoin de se défouler un peu pour vider leur agressivité. N'était-il
pas vital, alors, de trouver en nous autre chose que cette européanité suicidaire ?
En mutilant sa statue, Epstein retrouvait ainsi une pratique fang ancienne : les possesseurs de reliquaires pouvaient également, pour les grandes occasions, en arracher un bout, le mélanger avec
des fragments d'ossement d'ancêtres qu'il contenait, pour en faire une sorte de fétiche porte-bonheur.
Notre tête de reliquaire a ainsi perdu son nez, qu'un Pahouin aura mâchouillé en regardant couler l'Ogôoué, au bord du grand fleuve ou au coeur de la forêt profonde.
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