Equateur noir
Voyage au coeur de l'Afrique
"J'attends beaucoup de vous, jeunes Gabonais", avait dit Jean-Paul II en visite à à Libreville dans les années 1990. Une affiche le rappelle, à côté de la Cathédrale. Sur la photo, on voit le
Pape, pas encore trop vieux, mais appuyé sur son grand crucifix aux épaules tombantes, ce crucifix que promenait toujours Jean-Paul II, dont les branches horizontales descendent légèrement vers
la terre, comme si le Christ abaissait les bras vers les hommes, sans doute pour effacer les excès des jansènistes dont les crucifix portaient un Christ aux bras en angle trop fermé, remontant
vers le Ciel, montrant ainsi le petit nombre des élus.
L'affiche sert aussi de publicité pour l'agence immobilière qui l'a financée et le rappelle un peu trop visiblement,, en-dessous de la photo.
Une demi-heure avant le début de la messe de Minuit, la cathédrale est déja pleine. Devant moi, il y a beaucoup de femmes, jeunes pour la plupart, avec des enfants en bas-âge. Un
seul Blanc visible, devant nous. Il paraît que les familles des militaires français bénéficient d'une messe privée sur la base. Les femmes ont les cheveux tirés en arrière, tressés en nattes
serrées, un maquillage cuivré fait ressortir la peau noire et satinée, le regard froid des Africaines. Leur tenue est assez désinvolte et bien mondaine, me semble-t-il, surtout si on la compare
avec celle des Catholiques françaises. Il y a quelque chose de fier et d'un peu sauvage, très différent dans l'ambiance, qui tient à l'allure de ces dévotes ; peut-être leur
religion, n'étant pas aussi ancienne que celle des Européens, a-t-elle gardé plus de jeunesse : on a l'impression que leur foi n'est pas un refus ou une peur de la vie, ni
même une habitude, mais une puissance intérieure vitale, et la reconnaissance de cette puissance, au même titre que celle du désir ou de la peur, et même en concurrence avec
elles.
Les rituels sont stricts, à l'ancienne, très peu de paroles, beaucoup de musique. Un peu plus loin, en avant de nous, il y a une chorale, qui alterne des chants en français, ceux que tout le
monde connaît, "il est né le Divin Enfant", " Les anges dans nos campagnes", avec des hymnes grégoriens sublimes, que toute l'assemblée reprend d'une seule voix, avec enthousiasme et lyrisme
: Venite Creator, le Kyrie, le Sanctus. Et puis il y a aussi des chants traditionnels, incluant choeurs, tambours, et dès qu'un de ces chants commence, c'est le délire, toute l'assemblée se
met à se trémousser en cadence. Pendant la procession de l'Offertoire, formée d'une armée d'enfants de choeur, tout le monde danse dans la Cathédrale, enfants de choeur compris, mes voisines
se balancent sur leur prie-dieu, on devine que l'Archevêque lui-même doit battre la mesure du pied sous sa chasuble. Je me sens un peu gêné, raide comme un piquet. A côté de cela, pendant la
consécration, tout le monde se met à genoux, on ne voit pas comme en France ces réfractaires qui veulent toujours rester debout. Par contre, beaucoup en profitent pour poser la tête sur le
dossier du banc devant eux et s'endormir quelques minutes.
A un moment donné, la chorale entame un chant en langue bantoue, qui paraît particulièrement tribal, le tambour bat, aussi fort qu'il peut, à contre-temps, quelque chose de syncopé, je ne
comprends pas la mesure, me fait remarquer Jacques, qui étudie pourtant la batterie. Tout le monde danse, et soudain une chanteuse se met à hurler : elle pousse un long cri comme un youyou,
quelque chose d'hystérique, le vaudou n'est pas loin, je m'attends à la voir se détacher du groupe, en transe, pour aller s'affaler devant l'autel. Mais non, le chant s'arrête, on continue la
messe.
A la fin, le curé se sent quand même obligé de faire un petit discours (petit par le contenu, grand par la durée) pour remercier l'Archevêque d'avoir participé à la célébration, l'essentiel
pour lui êtant visiblement que Monseigneur a choisi sa paroisse, alors que nombre d'autres curés l'avaient aussi invité, mais Monseigneur a préfèré Notre Dame de l'Assomption au détriment
des autres, on va lui faire un gros cadeau demain pour le remercier, sans doute avec l'argent de la quête. Ca casse l'ambiance, les gens partent dans le désordre.
Dehors il y a un énorme bouchon, la nuit est chaude, sent le pot d'échappement et le poisson pourri,, les gendarmes rôdent, les taxis klaxonnent, les eaux de l'estuaire sont lisses et noires
; dans sa crèche faite de planches et de tôle ondulée, au bord d'un caniveau plein d'ordures, à Lalala Gauche, le Petit Jésus est né. Sa peau est noire et ses cheveux sont légèrement
crèpus.
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