Equateur noir
Voyage au coeur de l'Afrique
L'idée de Mbembe, ( cf http://www.politique-africaine.com/numeros/pdf/060076.pdf ), c'est de montrer un fétichisme du pouvoir dans les sociétés
postcoloniales. Le fétiche est à la fois grotesque et effrayant. "Le cas du Cameroun, qui servira de point d'appui à ma discussion, montre que le grotesque et l'obscène font partie de
l'identité propre des régimes de domination en postcolonie. Bakhtine prétend que le grotesque et l'obscene sont souvent le fait de la plèbe, , moyens dee résistance à la culture dominanteet lieu
de refuge ( seconde vie )...autant de parodies qui sapent les canons officiels 5...) La relation postcoloniale, apparaît non seulement comme un rapport de contrainte, mais aussi de
connivence par excellence.
" Qu’il suffise d‘observer, pour le moment, que la trajectoire historique postcoloniale montre qu’à un moment donné de sa structuration, la modalité autoritaire ne peut plus être interprétée seulement en termes de
quadrillage
, de surveillance et de politique des coercitions . A leur tour, les pratiques des gens du cpmmun ne peuvent pas être toujours lues en termes d’a opposition à
1’Etat , de déconstruction du pouvoir, désengagement de, selon une logique dichotomique du pour
ou contre. En postcolonie, une intime tyrannie
lie, de
fait, ceux qui commandent et leurs sujets, de la même manière que l’obscénité est l’autre face de la munificence et la vulgarité, la condition même du pouvoir d'Etat.
Dès lors, s’il y a alourdissement de la sujétion, ce n’est pas seulement parce que les cibles du commandement ont intériorisé cette partie blâmable d‘elles-mêmes que leur inculque 1’Etat postcolonial, au point qu’elles en
arrivent à reproduire, comme d’elles-mêmes, et dans les petites choses de la vie
quotidienne (réseaux sociaux, cultes et sociétés secrètes, modes culinaires, types de loisirs, modèles de consommation,
attitudes vestimentaires, dispositifs rhétoriques, économie politique du corps), l’épistémologie autoritaire avec son goût de l’obscène et de la déraison. C’est aussi parce
qu’elles ne tiennent pas à se dépendre de ces ressources ludiques
sans lesquelles la possibilité de démultiplier les identités est abolie, tout autant que celle consistant à " désenchanter " les idoles afin de mieux les déforcer et d’ouvrir ainsi la voie au
simulacre.
Or, c’est précisément cette possibilité d’endosser des identités multiples qui autorise de dire, tout
à la fois, que le corps qui danse, mange, boit,
s’habille, " encombre "
les grandes artères, se " masse " le long de l’avenue principale et applaudit au passage d’un cortège
présidentiel, de s’engager dans un rituel de confirmation, c’est-à-dire de donner des "gages", de faire preuve de prodigalité à l’égard du pouvoir d‘Etat d‘une part ; et d’autre part de saper l’univers officiel de sens et, parfois de
l’obliger à fonctionner dans le vide: dans l’impouvoir. C’est ce qui autorise de dire
qu’en dansant publiquement pour le pouvoir, le corps du " sujet"
postcolonisé proteste de sa loyauté, dramatise sa subordination et ratifie au passage
l’existence d’un inquestionnable institué, afin, précisément, de mieux " jouer" avec celui-ci et
le " réviser " au premier détour.
Du coup, l'affirmation du sujet postcolonisé ne passe pas nécessairement par ses actes d‘ opposition"ou de " résistance" au commandement ou à la domination. Ce qui
définit le " sujet postcolonisé ", c’est sa faculté de s’engager dans des pratiques baroques, foncièrement ambiguës, mobiles et " révisables " par principe, même là où existent des
règles écrites claires et précises. Ces pratiques simultanées et apparemment contradictoires consistent à ratifier le statut de fétiche que revendique violemment le pouvoir d'Etat, à se réserver la possibilité d’amender - y compris en puisant dans les langages, les
signes et les symboles officiels eux-mêmes - les lieux de plausibilité et les temps de validité de cette ratification.
Ceci signifie concrètement que la reconnaissance du pouvoir d‘Etat en tant que fétiche n’a de valeur qu’au sein d’une relation ludique grâce à laquelle le "
signe" ou le " sens " lofficiel peut être "
déforcé", désenchanté et "rechargé" ( Achille MBEMBE, notes provisoires sur la postcolonie, p 104 )
Le rire n'est pas un acte de dissidence.
Exemple dans l'union, le quotidien local, à propos d'une nouvelle règlementation, qui, si je comprends bien les
termes de l'article, vise à "doter notre pays d'un outil efficace pour faire face non seulement aux exigences policières, mais surtout prévenir des cas d'accidents, en équipant chaque
véhicule d'une trousse médicale de premiers secours, d'un extincteur et et d'autres éléments liés à la sécurité des usagers de la route." La sécurité des usagers de la route, on se demande ce que
cette formule peut bien désigner dans la pensée du journaliste. Sur des axes de centre-ville où des taxis peuvent faire des pointes à cent trente, frôlant des piètons et évitant d'énormes nids de
poule, l'idée de doter tous les véhicules d'une boîte de pansements homoguée est une manière amusante de faire porter la responsabilité de la sécurité routière aux seuls usagers : si vous écrasez
un pièton, vous irez en prison parce que vous n'aviez pas de pansements. La trousse devra être "homologuée", c'est à dire que vous n'aurez jamais la bonne; Il est bien entendu
que le rôle de l'Etat ne saurait être un quelconque "service public". La notion de service public d'entretien des routes, par exemple, n'existe tout simplement pas : L'Etat
n'est pas fait pour servir, il est fait pour commander. Si vous ne réussissez pas à franchir les trous de votre rue en voiture, achetez-vous un 4X4.
Mais ce n'est pas ça qui m'intéresse. On peut justifier cette action : il n'y a pas d'argent à cause de la Dette, le système libéral de désengagement de l'Etat a fait ses preuves, etc...
Mais lisons la suite de notre article : " L'une des missions du Stylteg", un syndicat des transports du Gabon, qui oeuvre justement à la sensibilisation des automobilistes aux
dangers inhérents à la circulation routière, " est de proposer au gouvernement des pistes de solution et de l'accompagner dans ses missions régaliennes dans le cadre du développement
participatif et d'un dialogue social permanent." L'opération s'appelle "correction routière ou "conduite correcte", un truc comme ça. Il y a une sorte de sévérité solennelle et ampoulée dans
l'appel à la "correction" morale des automobilistes, une rhétorique autoritaire de maître d'école à l'ancienne, complètement décalée avec la réalité dans laquelle des taxis roulent de nuit sans
phares dans des rues populeuses, le plus vite possible et en faisant des embardées pour éviter les trous de la chaussée.
Ce qui est intéressant, à mon avis, c'est que cette rhétorique du journaliste montre une sorte de connivence par son style, administratif, bureaucratique, moralisateur et
autoritaire, avec le pouvoir ou les instances du "commandement", comme on disait au temps des colonies. Ce qui est intéressant, c'est, à mon avis, l'imitation un peu obsèquieuse du
style langue de bois par le journaliste : "accompagner le gouvernement dans ses missions régaliennes " ( ici, c'est la proximité qui s'affiche ), "l'accompagner dans ses missions régaliennes
dans le cadre du développement participatif et d'un dialogue social permanent..." Là, c'est du grand style, on sent dans tant de vide qu'il y a du pur bonheur d'écriture. A ce stade, la
langue de bois ridiculise autant qu'elle sacralise. Elle fétichise.
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