Equateur noir
Voyage au coeur de l'Afrique
Jacques a commencé la musique. C'est le vendredi soir, à côté du lycée, dans un quartier censément résidentiel. Pour y aller, on traverse la route qui passe devant
le Lycée, à nos risques et périls : le passage est systématiquement embouteillé de taxis et de gros 4X4 des parents de nos élèves. Ceux-ci se sentent obligés de faire demi-tour
sur place pour rejoindre ensuite les grands axes au plus vite, ce qu'ils font sans s'interroger sur la question de savoir si aller un peu plus loin ne permettrait pas à tout le
monde de circuler plus facilement. Il y a immanquablement, tous les jours, de gros engins, à moitié engagés dans le carrefour, qui bloquent tout le monde pour avancer de dix centimètres. Les
vitres teintées sont impénétrables, la clim intérieure est à fond, l'odeur de gaz d'échappement et la chaleur des moteurs sont insupportables. Le piéton n'a aucun droit. Le pièton n'est qu'un
pauvre. En face, dans les bistrots, il y a des gens qui regardent ça pour s'occuper.
Après le carrefour, on descend à droite dans le quartier de Guégué. C'est un ancien marécage assèché. Une large piste, entre deux rangées de murs ou de terrains vague, complètement déserte, mène
à une école privée, l'institut Regina Coeli. De petites écolières africaines, en uniforme bleu marine, s'échappent par la haute grille du portail et s'enfuient en agitant leurs
nattes.
Passé l'institut, la piste est pleine de trous, de flaques énormes, barrée de fossés profonds et de tas de gravats; On peut s'arrêter, si on a le temps, chez un épicier malien à qui on achètera
une bouteille de soda pour arroser le week-end qui commence. On peut s'asseoir, à l'extérieur de la cabane, sous un toit en taule, sur un banc. Des jeune jouent à la Play Station, à côté de nous,
avec un téléviseur que le Malien a dû installer sur sa terrasse pour attirer la jeunesse. Autour de la boutique, les murs des propriétés, des bananiers, des tas mi-ordure, mi-gravats, et, sur le
tout, la grosse chaleur.
Le cours de Jacques commence à dix-sept heures dans la propriété d'un musicien populaire gabonais, Vyckos Eckondo ( vous pouvez regarder ses clips sur You Tube, me semble-t-il. Il explore les
danses tribales et les traditions musicales des ethnies gabonaises dans un style plus ou moins zouk, on pourrait appeler ça du "folk tribal". Ses danseurs portent des pagnes, des
sagaies et des boucliers ; lui-même, sur scène, porte une peau de léopard. Le spectacle de ses concerts est vraiment "chaud", m'a-t-on avoué.). Jacques travaille avec un de ses
musiciens, son chorégraphe-danseur-batteur-multi-instrumentiste.
Les deux vont s'asseoir dans la cour cimentée, face au mur d'enceinte de la propriété, sur des chaises du salon que des enfants leur apportent. En attendant la fin de la leçon, je m'assois sous
la véranda, à côté d'eux, pour lire Jeune Afrique ( la cour est relativement exigue.) Ils jouent ici, tous les deux, jusqu'à la tombée de la nuit ; les mouvements qu'ils doivent
alors faire pour chasser les moustiques les interrompant alors trop souvent pour qu'ils puissent continuer.
Le maître peut arriver pendant la séance. Il vient regarder, d'abord à distance, sans intervenir, puis se rapprocher, donner un conseil. Sous la véranda, à côté de moi, ses filles écoutent
Jacques, chuchotent, rient et chantonnent. Elles répètent à mi-voix un nouveau choeur d'une chanson de leur père, en se calant sur le rythme de Jacques. Vyckos Eckondo s'approche doucement de
Jacques, lui montre quelques trucs. "Tu ne dois pas rester immobile face à tes tambours. C'est tout ton corps qui bouge.Tu dois vivre tout entier dans la musique." Il lui sourit, s'adresse à lui
avec un grand respect, légèrement incliné devant lui, ses mots ne sont pas un lieu commun mais les racines de la musique, une vérité fondamentale en accord avec la nuit qui tombe. Nous
rentrons en taxi, exaltés et heureux.
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