Vendredi 10 octobre 2008

La souris qui refusait d'accoucher

Le titre "notes sur la postcolonie" n'est pas de moi, il s'agit, je m'en suis rendu compte après coup, d'un emprunt involontaire à un philosophe camerounais, si je ne m'abuse, que j'aime bien, Achille Mbembe. Le titre exact d'un de ses articles était "notes provisoires sur la post-colonie", il a été publié en ligne sur le site de la revue Politique Africaine. Il montre l'existence et, éventuellement, la vitalité d'une "pensée africaine" francophone, ce qui est fort méconnu  en France ; il est vrai que l'ensemble des études "post-coloniales" elles-mêmes, qu'elles viennent de pays du Sud ou des pays anglo-saxons le sont également. Les philosophes français devraient, à mon avis, se mettre à lire un peu les travaux africains, asiatiques ou autres, surtout lorsqu'ils sont écrits en français, ne serait-ce que par politesse, curiosité ou pour y chercher de l'inspiration, chose qui leur manque parfois, sans parler d'une plus ambitieuse "décolonisation des imaginaires".

Mbembe a dirigé le CODESRIA, un centre d'études en sciences humaines basé à Dakar, avant de s'en faire virer pour cause d'hétérodoxie. L'introduction de son article le présente ainsi, ce sont ses premiers mots :: "Nous publions ici un article d'Achille Mbembe. Ecrit à l'époque euphorique des dictatures africaines, ... il nie aux pratiques populaires toute charge de résistance politique. Il gomme, ce faisant, tout ce qui fait ..." Le moins qu'on puisse dire, c'est que l'éditeur prend de grosses pincettes. Quelle est donc l'hérésie d'Achille Mbembe ?

Je n'y connais pas grand'chose, mais on pourrait dire à mon avis que les études post-coloniales portent sur un fait observable assez évident , qui est la faillite du mouvement d'émancipation qui avait mené aux indépendances, dans les années soixante. Lu dans l'Union, quotidien de Libreville, sous le titre : "Ne nous leurrons pas !" ( article signé Zeltoh ) : 
 
"Les pays afrique sub-saharienne et particulierement ceux l'Afrique Centrale sont à la traine. Ils souffrent d'une pauvreté devenue chronique  (...) Des indépendances à nos jours, la multitude de recettes proposées et de remèdes appliqués par les institutions internationales de même que les vélléités des Etats Africains eux-mêmes ont accouché d'une souris. Laquelle souris, au regard de notre résistance au virus du progrès, a tout simplement refusé d'accoucher"

La métaphore est filante. Une montagne a accouché d'une souris, qui a elle-même refusé d'accoucher. Bon. Mais comment rendre compte de quarante ans de guerres civiles, de régimes partout dictatoriaux et corrompus, du gâchis humain ? Une réponse raciste, simpliste et insidieuse consiste à en renvoyer la faute sur les Africains eux-mêmes, comme le fit par exelmple Sarkozy dans son célèbre discours de Dakar : l'Africain, qui vit hors de l'Histoire, et doit apprendre à se prendre en mains... Il y a une infâmie particulière dans le spectacle de cet homme d'Etat qui accuse les victimes du système de la "françafrique" d'en être les responsables.

Face à cette indignité occidentale, on est habitué à voir les études post-coloniales montrer la responsabilité des colonialismes dans la destruction des identités colonisées, dans l'ignominie résultant du passé colonial et/ou esclavagiste. Mbembe et mon chroniqueur de l'union ont un point de vue hétérodoxe : "depuis 48 ans que nos pays ont accèdé à l'Indépendance, poursuit Neltoh, les programmes internationaux ... ont brillé par leur caractère drastique, inappropriéet inadaptés aux réalités africaines, mais surtout par notre attentisme, l'absence d'ajustementde nos mentalités. (...) C'est pourquoi une refondation de nos mentalités s'avère plus que jamais nécessaire afin de sortir les peuples africains de l'abîme au fond duquel ils végètent, en nous prenant nous-mêmes en main." Une "refondation des mentalités", c'est peut-être un peu aussi l'idée de Mbembe.

Par Ben - Publié dans : philosophie africaine
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