Equateur noir
Voyage au coeur de l'Afrique
C'est en fin d'après-midi, je viens de récupérer nos cantines. Tout va bien : les grosses caisses de métal bleu ou vert que nous avions
chargées à Angers dans un container pour qu'elles soient acheminées par mer sont bien arrivées, le bateau n'a pas coulé au large de Gorée, le container n'a pas été fracturé à Abidjan ou à
Port-Harcourt, rien n'a été volé et nous avons même réussi à franchir les barrrières douanières grâce à des relations puissantes. Grâce au professionalisme d'Armand et de Guillaume, même les
houles du Golfe de Guinée n'ont pas fait bouger d'un pouce son contenu.
Les cantines sont entassées à l'arrière, je suis en train de les ramener de chez l'ami avec qui nous avions loué le container et chez qui elles ont été livrées par le transitaire.
En conduisant, j'ai même réussi à ouvrir la vitre de ma portière - ça ne marche que quand il fait frais, nous avait prévenu le vendeur. On n'imagine pas l'importance que prend la
possibilité d'ouvrir une vitre quand on roule pour laisser entrer le vent, sous l'Equateur. C'était la chaleur qui bloquait le mécanisme, nous avait-il raconté. En réalité, il fallait surtout
changer le moteur électrique qui descend la vitre. A ce sujet, on remarquera que l'automatisation des fonctions annexes, dans une machine, comme baisser sa vitre en appuyant sur un bouton au
lieu de tourner une manivelle comme le faisaient nos pères, sans parler d'injection électronique ou de gadgets hi-tech, c'est vraiment le contraire d'un progrès technique, une régression,
une décadence. On multiplie les appareils inutiles pour épargner au conducteur la moindre activité, on encourage la paresse, d'abord physique, ensuite morale ; du point de vue technique, ça
prend de la place, ça consomme de l'énergie et sutrout, plus il y a d'appareils, plus il y a de pannes. Le grand philosophe stéphanois, Gilbert Simondon, a écrit là-dessus des pages
imparables dans son livre sur l'individuation des objets techniques. Le constructeur automobile de l'avenir, au lieu de disperser l'énergie de ses techniciens, il va enlever tout ce fatras
d'électronique inutile, il va faire de l'automobile un objet technique parfaitement individué, une sorte de 4L futuriste en céramique recyclée.
Je traverse le quartier de l'ancienne Sobraga, puis j'arrive Derrière la Prison. Ce quartier se trouve, comme son nom l'indique, derrriere la Prison centrale. Celle-ci est un haut bâtiment clos
de murs que nous longeons tous les matins en allant au travail. Une plaque indique qu'elle dépend du ministère de l'Intérieur, de la Sûreté, de l'Administration pénitentiaire et de nombreux
autres cabinets ; mais il n'est pas fait mention de façon évidente, sur la plaque, de la Justice. Enfin, je n'ai pas non plus lu toute la plaque. On ne s'arrête pas, en traversant "Derrière la
Prison", à lire des affiches. Le quartier est assez mal famé, nous a-t-on dit.
D'habitude, longer la prison m'oppresse un peu. Le peu d'expérience que j'ai de l'administration pénitentiaire française me laisse imaginer ce qui peut se passer derrière les murs d'un
établissement tropical. Aujourd'hui, cependant, venant d'en face, je regarde ailleurs, les boutiques, les passants. Il y a ici un carrefour situé au sommet d'une côte, systématiquement
encombré de taxis qui y font demi-tour et de 4X4; le régime de priorité est simple : le premier venu s'engage et manoeuvre pour garder la priorité.
Je suis donc bloqué dans le bouchon avec mes cantines à l'arrière ; à la radio, j'entends causer un musicien malien, Cheikh Tidiane Seick, me semble-t-il. Le ciel a été couvert toute la journée,
mais il s'est dégagé depuis peu ; les rayons rasants du soleil, bas sur l'horizon, éclairent les nuages et le paysage d'une couleur de métal doré pâle, pas la couleur de l'or,
peut-être celle du laiton. De mon carrefour embouteillé, au sommet de la petite butte de derrière la Prison, je pense à mes anciens disciples, voleurs et escrocs, dans leur
cellule d'un centre de détention limousin, loin d'ici ; autour de moi, les cabanes, les boutiques, les passants, prennent des couleurs profondes, brun, rouge sombre, vert émeraude,
sous les rayons cuivrés du couchant.
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