Vendredi 12 septembre 2008

Nous avons quitté les blocs de béton du Centre-Ville, et nous rejoignons le boulevard du front de mer; il doit être dans les deux heures de l'après-midi, le ciel s'est couvert, une plaque d'argent noirci recouvre Libreville ; de l'autre côté de l'estuaire, on ne distingue plus la bande côtière qui sépare la terre du ciel. Mes mains sont moites et je me sens sale.
Mon taximan m'offre une cigarette, et me raconte sa vie. Je ne comprends pas tout ce qu'il me dit, le français parlé par un Africain devient en effet souvent une espèce de langue étrangère : il y a l'accent, la rapidité du débit, des expressions bizarres qui, j'imagine, sont des résurgences d'autres  langues. La francophonie, par ici, c'est tout le contraire d'une uniformisation linguistique : il y a une "créolisation" du français qui le transforme en profondeur et le rend complètement étranger à un petit français immigré qui ne parle que le dialecte de sa France natale. En même temps, je n'aime pas ce mot de "créolisation" : on n'est pas dans les îles ; tous les mots restent des mots français ; et pourtant, on assiste à ce prodige de voir notre langue maternelle devenir quelque chose d'inconnu.
Il me raconte qu'il a laissé sa famille à Abidjan, dans l'idée de gagner l'Europe, il est allé faire le taxi en Lybie, puis au Maroc ; mais sa situation matérielle n'était pas assez désespérée pour qu'il se résolve à confier sa vie à des passeurs pour traverser la Méditerrannée. "Là-bas, me raconte-t-il, les Africains escaladent les grillages qui les séparent de l'Europe ; si tu tombes, tu meurs. Des passeurs te prennent en barque ; ils te lâchent au large des côtes italiennes : beaucoup se noient." J'ai l'impression qu'il y a des larmes dans ses yeux, et moi-même, ce doit être la chaleur, la fatigue ou la faim, je ne peux pas ne pas ressentir l'émotion qu'il exprime. A côté de nous, sur le boulevard, il y a de gros 4x4 climatisés dans lesquels des Blancs montrent un visage marqué par la cupidité, l'égoïsme et la bêtise, et je ne peux pas non plus me cacher que je suis l'un d'eux ; mais je me sens plus proche de mon taximan tiers-mondiste déjanté, secoué d'une émotion qui fait trembler sa main, que d'eux.
Nous longeons la plage, la luminosité est élouissante, les palmiers du bord de mer paraissent presque noirs, couleur anthracite, sur le fond aveuglant du ciel.
Quelques mois avant notre arrivée, nous a-t-on dit, la mer a rejeté des cadavres sur cette plage; et ils sont restés longtemps ici avant qu'on ne les enlève. "C'étaient des clandestins venus du Delta du Niger, de ces pays dans lesquels la misère rend la vie plus insupportable que la mort. Ils ne se sont pas noyés, ils ont été dépouillés et jetés à l'eau. Ils ne se sont pas noyés, certains corps étaient nus, tu n'enlèves pas ton pantalon quand tu te noies, conclue mon taximan."

Par Ben - Publié dans : Libreville
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