Equateur noir
Voyage au coeur de l'Afrique
( Suite de Lalala Gauche )
A midi, je rentre manger, le mécano et son patron viennent nous voir, un, peu gênés : il leur faudrait 300000 fcfa pour acheter la pièce à changer : ici, il n'y a pas de crédit, tout doit être
payé cash, en liquide : pour une grosse somme, le franc cfa ne valant pas grand'chose, ça représente un gros paquet de billets de 10 000. Comme nous n'avons pas cette somme en liquide à la
maison, je repars avec eux pour aller en tirer au distributeur, en Centre-Ville.
Malheureusement, nous sommes en fin de mois, tous les Gabonais ont déja retiré leur paie dans les heures qui précèdent, il n'y a plus de cash dans aucun distributeur. Je laisse donc là mes
nouveaux amis en leur disant que je vais essayer de me débrouiller.
Lorsque je lui fais signe, un taxi encore plus déglingué que la moyenne se range à côté de moi. Le taximan a les yeux injectés de sang, il semble assez mal en point, un peu pâle, sa pâleur
se manifestant sous sa peau noire par une coloration grisâtre des pommettes et du tour des yeux. Lorsque je m'asseois à côté de lui, il démarre, allume l'auto-radio, met
le son à fond. C'est une sorte de reggae assez chouette : "Tu connais ? me demande-t-il. Ecoute bien les paroles. Tu comprends les paroles ?" J'écoute attentivement. "Quitte le pouvoir, quitte le
pouvoir!", hurle l'auto-radio, devant le Palais présidentiel par les fenêtres ouvertes du taxi. "Ah oui, d'accord, ça s'adresse à Bongo, je suppose?" "C'est une chanson de Tiken Jah Fakouly,
mon compatriote, je suis Ivoirien, m'explique le taximan. Tu connais pas? Il a chanté à Paris" Il faut expliquer que Omar Bongo, dit Papa Présida, est au pouvoir depuis quarante ans au Gabon
( avec l'aide active de la France, paraît-il ). Il avait déja confisqué le pouvoir à son usage personnel avant ma naissance, c'est dire. Aujourd'hui, l'opposition gabonaise s'appelle le BDP,
comme Bongo Doit Partir.
Mon taximan repère deux blanches sur le trottoir, les embarque ( les taxis sont collectifs ), coupe le son, on va déposer ces dames, des Américaines, me semble-t-il, à leur hôtel,
ce qui représente un petit détour. ( "T'es pas pressé, mon frère ?" Non, je ne suis pas pressé, je paie 400 cfa, à ce prix-là on ne peut pas être pressé.) A peine descendues dans
la cour de leur hôtel, un établissement international de luxe, l'Ivoirien remet du son pour "ambiancer" la cour de l'hôtel. Je crois que ce geste a une vraie signification politique.
C'est une maniere de mettre la pression, de dire à tous ces riches Occidentaux, réfugiés dans leurs "concessions" internationales luxueuses, ceux qui pillent les richesses de Mère Afrique avec la
complicité des dictateurs locaux qu'ils protègent, que leur sécurité n'est qu'apparente, que tout peut basculer sans prévenir.
Des expatriès français m'ont expliqué qu'ici, les evennements récents de Côte d'Ivoire restent dans les esprits. En quelques mois, il y a quatre ou cinq ans, la situation s'est complètement
détériorée, les Français ont dû être "exfiltrés" par l'armée, rapatriés d'urgence en France, sous la pression de la rue ; il paraît que le Lycée français d'Abidjan, par exemple, a été
pillé et bombardé. De riches expatriés, qui n'avaient pas quitté l'Afrique depuis la décolonisation, ont tout perdu.
Ici, le Président est dans un âge assez avancé, et la transition politique peut s'avèrer délicate. Hier, une Française nous expliquait que Libreville ressemble à une souricière : d'un côté, la
mer ; de l'autre, deux pistes qui ne vont nulle part.
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