Equateur noir
Voyage au coeur de l'Afrique
La dernière fois en sortant du cyber, j’ai découvert à côté de ma voiture un grand mec d’une trentaine d’année, vêtu d’un simple tee-shirt noir crading, qui dormait par terre, tout le matériel à l’air libre. Pas du tout gêné le gars, mais bien bourré j’imagine. Les autres hommes qui passaient me regardaient avec curiosité ou gêne, mais bon j’ai fait comme si de rien n’était, par politesse et par pudeur et surtout parce que je trouve ça quand même cool, un pays où on peut dormir comme ça naturellement à poil sans être ennuyé, enfin, libre quoi !
Ce n’est pas à Egletons que ça arriverait, ça, c’est sûr. Même à Lyon, Crado 1er, le roi des clodos qui habitait sur le trottoir juste en face de mon appart de l’Avenue Berthelot (certains s’en souviennent-ils ?), même lui, le plus hard de tous les clodos jamais rencontrés, il avait toujours un pantalon.
C’est le lendemain de cette rencontre que nous sommes tombés en panne de voiture et que nous avons commencé nos voyages en taxis. Les petits étaient très déçus par cette mésaventure, surtout qu’ils voient de très beaux 4x4 en circulation. Du coup, chaque soir de ces derniers jours, après le câlin, ils rêvent éveillés à des jours plus fastes et me disent des choses comme
« - Tu sais maman, quand je serai grand, j’aurai une Porsche bleue comme la mer !
- avec des flammes ?
- oui, des flammes jaunes.
- et tu m’emmèneras ?
- Je t’emmènerai au désert. (Guillaume)
- Et moi, j’aurai un Hummer (Le plus luxueux et énorme des 4x4, favori des riches de LBV ) rouge métallisé avec des flammes oranges et je t’emmènerai voir les pyramides.
- On fera ça les garçons, maintenant, dodo … »
« A quelque chose malheur est bon » : on apprend beaucoup en prenant le taxi et en discutant avec les taximan, ce qu’ils ne refusent jamais de faire, vu qu’ils sont super bavards et que comme vous vous en êtes sans doute aperçu, j’ai moi-même un petit don pour la conversation.
Le taximan qui me ramenait de Centre affaires, où j’ai acheté le nécessaire pour notre emménagement de demain ( casseroles, couverts, serviettes …) m’interroge sur mes moustiquaires : « - c’est pour les enfants ? » nous parlons du palu, des différentes formes qu’il prend, du cumul des 40 piqures de moustiques infectés nécessaires au déclenchement d’une crise, à cause de la saturation du foie. Mes connaissances sont imprécises mais il me questionne comme si j’étais un dictionnaire ou un médecin, très passionné par le sujet. « Alors ce n’est pas le moustique lui-même qui donne le palu mais le sang qu’il transporte ? Il faut isoler le malade sous moustiquaire ? Et tu sais il ne peux pas vivre plus de deux jours. Et pourquoi le sida n’est pas transmis par les moustiques, vu qu’il y a du sang infecté aussi ? Et chez vous les moustiques ne donnent pas le palu, jamais, jamais ? Ils sont plus petits, ah bon ? Au Maghreb non plus ?!!» Du coup on parle un peu géographie, zone équatoriale, zone tropicale …
J’entends les deux gabonais bien sapés à l’arrière, qui sortent des bureaux du palais présidentiel, se mettre à parler en Fang sur le paludisme avec animation, eux aussi. Tout le monde est malade de ça ici et on en meurt plus que du sida, faute de soin, de précaution et visiblement, d’information…
Hier matin, après être allée inscrire Gaspard et Guillaume à l’école (« ils auront une place » m’a rassurée la directrice et « l’école ici vous verrez, c’est cool. »), j’ai acheté chez le malien du coin une sucette aux trois garçons qui m’avaient accompagnée. Surtout pour réconforter Gaspard qui, ne trouvant pas de PQ dans les WC de l’école où il était allé confiant, n’avait pas pu s’essuyer et se trouvait violemment contrarié, déclarant en pleurant qu’à présent ça suffisait, qu’il fallait rentrer en France, que ce n’était plus possible ici. Pas de chance décidemment, le papier de sa sucette était collé et il fallait attendre d’être rentrés pour l’ôter. La crise commençait à revenir lorsqu’un petit garçon est arrivé, dépenaillé, regardant avec un petit air de désespoir les trois loupiots et leur sucette. Je lui propose amicalement de lui en offrir une, mais il me dit qu’il a faim et qu’il a besoin de plus d’argent pour s’acheter de la salade. Je l’observe et lui demande son âge. Il me répond qu’il a dix ans mais qu’il n’en est pas sûr car il ne connaît pas sa date de naissance. Il a en effet la tête d’un môme de dix ans, mais il n’est pas plus grand et gros que Gaspard qui en a sept. Je lui donne un peu de monnaie et il file à l’épicerie. Nous rentrons tous les 4, le cœur serré. Même Guillaume est scotché. Gaspard relativise son malheur et attend sans broncher sa sucette. On raconte tout ça à Grâce, tout le monde parle en même temps. Elle me conseille de dire aux enfants qui mendient que je croise d’aller à l’école, lorsque nous sommes en temps scolaire. Elle me conseille de me méfier aussi des mendiants qui prennent l’argent pour en faire des fétiches, ce qui fait que tout l’argent de celui qui a donné s’envole par magie. « C’est de la magie demande Jacques, de la vraie magie. Oui, de la vraie magie africaine lui répond elle très sérieuse. Elle sourit, mais ne rit pas. Ici, tout le monde craint les jeteurs de sorts. Selon les dires, le premier mobile du « jet » de sort, c’est l’envie, la jalousie. Rien n’arrive par hasard. Tout le monde est conscient de cette superstition, mais ça n’empêche pas d’avoir peur. Cette crainte de la malveillance magique du plus pauvre que soi n’est-t-elle pas la manifestation d’un sentiment de culpabilité -d’être plus riche et de façon si aléatoire, vis-à-vis de l’injustice sociale, des inégalités matérielles ? La magie existe, mais en premier lieu et sinon ailleurs, dans la peur elle même.
Après le Limousin, le Gabon. C’est drôle : deux pays de forêt et de sorcellerie.
Je parle du petit garçon pauvre au taximan qui m’emmène au consulat un peu plus tard ; Il critique vertement les africains qui font « trop d’enfants », qu’ils ne peuvent pas nourrir et qui deviennent des enfants bandits, mendiants, puis voleurs. Les européens me dit-il sont riches et ne font qu’un ou deux enfants. Lui en a un seul, car il veut pouvoir l’élever correctement. Il est quand même d’accord sur le fait que l’enfant lui, n’y est pour rien.
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