Mercredi 3 septembre 2008

Il est deux heures du matin, je transpire doucement dans mon lit. Un 4x4 s'arrête en bas, klaxonne ( deux petits coups brefs, comme tout le monde le fait ici, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit ), on entend distinctement le zouk diffusé à fond par l'auto-radio. "Si vous n'aimez pas le bruit et la chaleur, ne venez pas en Afrique", nous avait dit la directrice. La nuit, il y a des chiens qui aboient, des gens qui crient, des chats qui miaulent, des moteurs qui ronflent, des coqs qui chantent, des moustiques qui bourdonnent. De la musique tropicale qui sort des "maquis" : zouk, rap, coupé-décalé comme ils disent ici. J'ai suivi la retransmission d'un festival, sur la télé gabonaise, la nuit de la musique, à laquelle patricipaient des célébrités mondiales, paraît-il ( naturellement, je n'en connaissais aucune ) : toujours, ce mélange de musiques des îles et des Tropiques, qui affecte un entrain et une joie communicatives. Moi, ça me laisse un peu froid.

La nuit, la peur du voyageur, plus que l'insécurité qui paraît relativement limitée, c'est en conduisant d'écraser un Noir surgi de nulle part au bord de la voie express qui traverse Libreville et sur laquelle tout le monde roule très vite. Noir sur fond noir... Dans L'Union, le quotidien local, on trouve tous les jours des faits divers atroces de ce style : à la nuit tombée, une jeune fille se fait renverser près du carrefour des Charbonnages, par une camionnette non identifiée ; elle tombe au sol, et le 4x4 qui suit la camionnette lui roule sur le corps. Une photo le montre, étendu entre les roues avant et arrière de la voiture. Le flash fait une tache de lumière blanche et sinistre, autour du cadavre et du véhicule, sur le fond obscur de la nuit.

"Equateur noir", pourquoi "noir" ?, nous avait demandé Chantal, une Gabonaise qui nous a accueilli à Libreville. Avant de répondre toute seule, "Ah oui, bien sûr, l'Afrique noire..." Qu'est-ce qu'il y a de noir en Afrique, à part la couleur du ciel, plombé la plupart du temps par des nuages d'orage, et la peau des Africains, qui ne l'est d'ailleurs pas uniformement : les Fangs, l'ethnie principale du Gabon, l'ont plus claire ; les Africains de l'Ouest, Sénégalais, Maliens et autres, très nombreux ici, l'ont très sombre. Mais, indépendamment de la couleur de sa peau, l'Africain semble percevoir sa culture comme plutôt joyeuse, pas sombre au sens de la noirceur existentielle qui caractériserait, paradoxalement, plutôt le Blanc, surtout celui qui a la peau vraiment très claire, lisez donc Ibsen pour vérifier. Au contraire, l'Afrique du "Black" est colorée, pas noire du tout. 

Je me demande donc si la noirceur de l'Afrique n'est qu'un cliché colonial, et voici une réponse. Il y a un très beau passage dans une légende Fang rapportée et traduite par le Pére Trilles, un missionnaire du début du 20e siècle ( H. Trilles, contes et légendes du Gabon, 1905, Karthala, 2002.) Le conteur que traduit Trilles raconte ici la création de l'homme.
"En fabriquant Sékoumé et Mbongwé ( le premier homme et la première femme ), Nzamé ( Dieu ou quelque chose d'approchant ) les avait composés de deux parties : l'une extérieure, celle-la vous l'appelez Gnoul, le corps, et l'autre qui vit dans le Gnoul, et que nous appelons tous Nsissim.
Nsissim, c'est l'ombre, l'ombre et Nsissim c'est le même mot.
C'est Nsissim qui fait vivre Gnoul, c'est Nsissim qui va se promener la nuit quand on dort, c'est Nsissim qui s'en va quand on meurt mais Nsissim ne meurt pas. Tant qu'elle est dans son gnoul, savez-vous où elle demeure ? Dans l'oeil. Oui, elle demeure dans l'oeil, et ce petit point brillant que vous voyez au milieu, c'est Nsissim :
L'étoile en haut, le feu en bas
Le charbon dans l'âtre, l'âme dans l'oeil
Nuage, fumée et mort !"

Ben

Par Agathe - Publié dans : Libreville
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